jeudi 22 mai 2008

Flak'd (falcon) Punch

Rappel : variant un ;

variant deux :


Toubib ‘Doigts GRAND ILOT QUAND ?’ GABIL (surnom : LoboLOCO) surgit HARDI, administrant au public un COUP (vision) azur, abrupt AMUSANT :
Ravissants galantuomos HOMOS !, on pourrait courcir plan convulsif IDIOT humain DANS un tronc spinal compact AUSSI concis. Un CIBOULOT CITRON CABOCHON, son avant SAVANT SOI-DISANT OUI, SON MITAN ou son dos ARH, adoptant la façon d’un ganglion, chicots du savoir, addition du boyau… LAUDANUM Voici mon magnum (UN LITRON CINQ) opus : GUIGNOL OUI. : Ultra Sans Soucis…GUIGNOL SOUCISSON COUPANT.
UN Choc claironal COUAC: duo bamboula (captifs) apportant Suparfait Gus nu, lâchant LOURDS sur un podium MARRON, transport brutal mais souriant (HAHA HIHI). Suparfait s’agitANT au sol… SPASMANT Sa chair mouvant à un cotignac hyalin CRISTAL GLUANT, collant, s’y volatilisant : smog smaragdin PAF, montrant dissipation un colossal myriapoda 1000 1000 noir. Un flux inconnu farcit LOURD l’air, brûlant RAPIDOS du poumon NOIRCI BRULANT, saisissant du bidon GARGOUILLANT GARGL.
SUIS SURPRIS, MAIS NON PAS FORT SURPRIS.
[Schafr tortillant sa main, sanglotant :] BILL !! Pourquoi fais-tu ça SALAUD GROS ? Ingrats ! Chacun, partout : ingrats BATARDS !!

gamin
Du public sort un CRI GAZOUILLANT surpris, chagrinAL :
Schafr a du partir un brin trop loin… ONKR
J’avais pourtant, lui CAUSANT LONG, dit…

TROIS PLUS TROIS FONT SIX.
Brillant individu, Schafr, mais…
Il irait partout pour la pub… POUR SA PUB… GROS COIN.

Galantuomos NON ÇA SUFFIT GALANTS HA !, un fils inouï, bâtard dans tous points, issu du ciboulot pourriSSANT, NON, POURRI du prof. Schafr, doit à jamais croupir loin du jour… Un travail pour l’Humain futur s’introduit ici, clair…
Il a vu au claiw du jouw, dit un bamboula captif LION.
OCULOFIXATION COLLIDORSCAPUS.
Faut abolir c’bâtard animal anti-INFINITU.S. !, dit CROA un gros toubib du Sud aux traits crapaudins, qui buvait A LA FA
ÇON D’UN SAGOUIN du bourbon dans un bocal. S’Approchant d’un air saoul PUANT COGNAC, stoppant, abasourdi par l’air alarmant, gabarit ahurissant du myriapoda…
MAIS ! DU COGNAC ? IL DISAIT DU BOURBON ? DU WHISKY NON ?
COCHONMAR BAMBI FLACON.
Alcool !, il rugit BOURDON. L’fils d’putain doit rôtir comm’ un bamboula arrogant !
DOIT WOTIR ? BILOVITCH.
DU WHISKY NON DU
Moi, j’crois pas qu’j’vais y courir LA-BAS, dit un junior GAMIN toubib cool (hip ! HIPS HOURRA), pourri au LSD25... 74 AUSSI. NON MAIS Mais un malin magistrat pourrait…
UN MISTRAL POUSSANT DU MUCUS ANIMAL, DU GOUDA CHAUD ABOUTIT DANS UN TRIBUNAL. OKAY
Fondu. BRULANT BULLANT BULBQUOI FONDU ?
Motus dans la Cour !
Liquid swords—
Xiandao
[Magistrat :] Grands lascars du jury, CINQ SUR CINQ d’aucuns « hauts savants » FONCTIONS annonçant l’idiot individu qu’ils ont franco occis GUIGNOL HO MON GUIGNOL, soudain s’assimilant LA TRANSFORMATION, OUI SOUDAIN HOP-LA à un colossal myriapoda POISON, il fut donc un « travail pour l’Humain futur » d’abolir l’inouï titan POISON OISIF CROIS-TU ? OUI OISIF DIABOLUS HAHA par tout biais TOUT HOMARD, tout accord, avant sa multiplication… BONUS X7 = BANANAS A GOGO CROCS BOUFFANT TOUT PARIS TOKYO OUAIS MON GARS. ILS ONT FAIT CQUI FALLAIT MOI J’DIS OUAIS MON GARS SUFFIT. UN LUPANAR A ANIMAUX GRATTANTS ? PAS POUR MOI MON TOUR FUIT LA.
Allons-nous souffrir OUI NON BOF un si abruti tissu ? Un putain d’ravissant bobard TOUT JOLI va-t-il ainsi nous avoir ainsi qu’un profond trou du cul inconnu, oint J’AI PAS COMPRIS. TOI VOULOIR PHALLUS INCONNU DANS TON CUL ? Où voit-on l’arrogant animal ? VOILA LA
ÇA VA.
« Nous l’avons abattu », discours fat FALBALAS… On voudrait vous, Galantuomos, ON A DIT NON PAS GALANTS androgynos AH PYRRHUS du Jury, fournir l’anormal animaldoigts POINTUS pointant sur Schafr NONqui a, moult fois paru dans un tribunal, sous inculpation à vomir : viol PONCTION… Suivant un LOGOS NORMAL communfrappant sur box du jury, sa voix montant dans un cri TARTUS TATINUSsuivant un français commun, galantuoSUFFIT, ablation du cranium CIBOULOT NON ? sans approbation…
FLASH FLASH FLASH *RASH BANDICOOT—FINAL FLASH
UN GRAND MISTRAL VIBRANT, GONFLANT NOS DRAPS GLUANTS, A DIX DOLLARS CHACUN. PAS RAGOUTANT. GROUMPF VOILA. PAS UN MYRIAPODA MAIS UN CAFARD.
Jury pantois… L’un claquant d’un infarctus… Trois chutant au sol, tortillant du cul dans un plaisir lascif… (NORMAL IL A DU LAUDANUM MOQUANT DANS SON CHOPIN.)
WORD, codification complications
Grand truc, stop, puis intraludon (a fortiori) chantant :
Hay, binv’nu sui~vant vos flots,
L’sac du Papa grouillant d’vos souhaits tous mafflus ;
Alcools clinquants tant qu’du champ’ Clicquot
Barmaids aimant toujours plus vos culs,

Fin

LARIATOOOO!
RIPPING UP THA DISCO
[Magistrat, d’un air ronflant :] Il
lui, aucun suivant NON, TROIS SOURIS AUSSI SONTa amoindri moult circonscriptions dans nos purs pays COURS DONC BOUM à un bord abrupt du niais total… Lui qui a garni d’infinis GRANDS hangars GLOBULANTS, rang sur rang, SAC SUR SAC STUDIO SUR STUDIO banc sur banc d’impuissants individus, nuls à agir… ‘Passifs’ SUBISSANTS, il nous dit à propos, ricanant brutal SUBITO GROS NUL, CHOISIS DU SON sur son pur rictus, savant fou… Signori SUFFIT RITAL CAPHARNAUM, mon logos vous l’instruit RAVISSANT : l’assassinat gratuit du susdit BILL Cowix jamais n’y doit moisir impuni ! Un forfait puant, criant au moins aussi fort à la punition qu’un giton assailli.
Myriapoda CAFARD s’hâtant, tout brouillon.
Putain, c’fils d’bâtawd a trop faim, brait un captif.
CLINQUANT PIMPANT. SORTIR UN MOUCHOIR DORTOIR POCHOIR.
MOSQUITO CHAPON
Moi, hum, j’y vais. MANU MILITARI GO GO GO.
Ondulation d’abomination survoltant s’insinuant parmi d’aucuns du Public… Tous ruant aux portails, rugissant, griffant…
HOOLIGANS FUMANTS, BRUITS SPACIAUX SANS APLATS NI CORPS. TOUS GRIFFANT, CLAUDIO WINS. VICTORY ROLL IL NOUS FAUT NOS HARPONS, trop.
Ainsi soit-il. A fortiori.
Mathangi Arulpragasam—donc.

mardi 20 mai 2008

Développement de l'hippodingus

Les bienheureux qui lisent l’anglais auront deux, trois choses à ce mettre sous la dent après l’été – comme chaque année, vous allez me dire, mais là, il s’agit d’un retour de grands anciens. Le Roth annuel, on n’en parlera pas maintenant – est-il engagé dans un processus de Nothombisation ?

Le premier titre qu’il convient d’évoquer est la réédition de The ballad of Dingus Magee, anti-western écrit par David Markson. Publié en 1966, on avait fait de ce roman un film avec Frank Sinatra que Markson n’a cessé de maudire. Voilà des années que le livre n’est plus disponible, on est donc très heureux de pouvoir enfin mettre la main dessus dans quelques mois. Il n’y a plus qu’à attendre une réédition de Miss doll, go home et on aura alors la possibilité de lire tous les romans de Markson avant qu’il devienne Markson – avec Springer’s progress en 1977.


Il nous faut aussi signaler la parution de deux inédits de Jack Kerouac dont And the hippos were boiled in their tanks, écrit en collaboration avec William S. Burroughs en 1945. Kerouac avant qu’il ne devienne Kerouac et Burroughs avant qu’il ne devienne Old Bull Lee ou un truc du genre. Le roman s’inspire du meurtre de David Kammerer par Lucien Carr. Burroughs et Kerouac s’étaient fait arrêter au cours de l’enquête pour avoir été mis au courant des faits par Carr après qu’il ait eu lieu et n’avoir rien dit à la police. Condamné à vingt ans de prisons, le meurtrier sortit après deux ans. Son fils n’est autre que Caleb Carr. En 1986, Burroughs qualifia le roman de « undistinguished ». Aurait-il acquis une véritable valeur littéraire depuis ou s’agit-il d’une belle daube à découvrir en novembre ?

Enfin, comment ne ressentir un frisson de plaisir en apprenant que John Barth revient avec The developement, titre très peu barthien :

From one of our most celebrated masters, a touching, comic, deeply humane collection of linked stories about surprising developments in a gated community"I find myself inclined to set down for whomever, before my memory goes kaput altogether, some account of our little community, in particular of what Margie and I consider to have been its most interesting hour: the summer of the Peeping Tom."Something has disturbed the comfortably retired denizens of a pristine Florida-style gated community in Chesapeake Bay country. In the dawn of the new millennium and the evening of their lives, these empty nesters discover that their tidy enclave can be as colorful, shocking, and surreal as any of John Barth's fictional locales. From the high jinks of a toga party to marital infidelities, a baffling suicide pact, and the sudden, apocalyptic destruction of the short-lived development, Barth brings mordant humor and compassion to the lives of characters we all know well.

S’il n’y avait mention de la baie de Chesapeake, on aurait l’impression de se trouver chez Updike. Ceci dit, je suis intrigué par la dernière phrase : sont-ce des personnages que nous connaissons bien parce qu’ils tiennent de l’archétype ou parce que ce sont des créatures sorties de précédents livres de Barth ? Il faudra attendre pour savoir. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un maigre volume de 176 pages. Les deux titres précédents ne dépassant guère les trois cents pages, on se dit que l’auteur qui, il y a quarante ans, se disait plus marathonien que sprinteur n’est plus vraiment. Barth après qu’il ait été Barth. Reste à voir ce qu’il a gardé de son immense talent.

dimanche 18 mai 2008

Indexcardsmania


- Jack, pourquoi aimez-vous les "index cards"?
- Je ne sais pas, Bob. Pour leur texture. Pour leur format 18 x 10 cm. Pour la manière qu'elles ont d'ordonner le monde des mots dans de petits casiers en bois.
- Pourquoi encore les utiliser, alors que je les ai toutes transférées sur un catalogue informatique?
- Parce que ma main est posée sur le fil de la multiprise. Un geste de trop et votre travail part en petits pixels transparents dans l'air pollué.
- Jack, vous n'êtes pas raisonnable.
- C'est vrai, Bob. Les gens qui impriment actuellement le tome CCXCVIII des Imprimés de la Bibliothèque Nationale ne sont pas raisonnables non plus. Ce sont mes amis.
- Et que vient faire le Fric-Frac Club là-dedans?
- Indexer leurs écrits sur des cartons à taille réglementaire est un bonheur. Les redistribuer par thèmes dans les casiers équivalents est une joie. Lire tout ce qu'ils ont rédigé est une doulce folye.
- Qu'est-ce que la poésie?
- La poésie est une pipe. (Sourire). Et maintenant, je vais tirer le cordon puis vous tuer.
- Avant ça, montrez-moi donc le résultat de ces quinze derniers jours :

ACHATS - ALEPH - ARKHAM - BASARA (SVETISLAV) - BERBERIAN (VIKEN) - BIBLIOTHEQUE - BORGES (JORGE LUIS) - CHARPENTIER (MARC-ANTOINE) - CONTRE-JOUR - COOKIES - DADA - DELEUZE (GILLES) - ELECTIONS - EVENSON (BRIAN) - GOLDEN GATE - HAÏKUS - HOUSE OF LEAVES - IMMONDICE - JAROMIL - JARRY (ALFRED) - KAPITAL (DAS) - LAST SHADOW PUPPETS (THE) - LIBRAIRIE - LICHTENBERG - LOT49/INCULTE - MALADIE - MANGANESE (VERONICA) - MANGUEL (ALBERTO) - MINIATURES - MUSIQUE - OMEGA MINOR - PAULS (ALAN) - PICABIA (FRANCIS) - PORTISHEAD - PORTUGAL - PROSES - PYNCHON (THOMAS) - RADIOHEAD - ROLLAND (MARILYN) - SENGES (PIERRE) - SETH (VIKRAM) - SINATRA (FRANK) - SORRENTINO (GILBERT) - TEKUFAH - THALYS - VERHAEGEN (PAUL) - SUPERMARCHE - VOLODINE (ANTOINE) - ZA WARUDO - ZOMBIES

- Et qui déchiffera l'ordre-désordre du monde jusqu'au bout?
- Moi.

jeudi 15 mai 2008

Emmanuel Kant. Les preuves de l’existence de Dieu.

La Critique de la raison pure de Kant est l’un des livres les plus difficiles à lire de tout le corpus philosophique. Il s’agit ici de présenter le plus simplement possible la position de Kant par rapport au problème de l’existence de Dieu afin de compléter le débat qui a suivi notre précédent exposé.

Le philosophe de Köningsberg se propose d’examiner les preuves de l’existence de Dieu. S’il en existe une multitude, Kant se concentre sur les trois principales : la preuve physico-théologique, la preuve cosmologique et la preuve ontologique.
La preuve physico-théologique consiste à dire que la beauté et l’ordre de l’univers supposent une intelligence organisatrice : Dieu. Le hasard ne saurait produire de l’ordre. La preuve en est que si l’on met une infinité de lettres dans un sac et qu’on le renverse soudainement, les lettres ne constitueront pas un livre.
La preuve cosmologique abandonne la simple observation du monde pour s’attaquer au principe de causalité. Toute cause a un effet. Or, en remontant de cause en cause, on aboutit à une cause première, cause d’elle-même : Dieu.
La preuve ontologique enfin s’appuie sur la seule logique. Si Saint Anselme, dans son Proslogion, l’avait le premier exposée, c’est à Descartes que revient de le mérite de l’avoir reprise de manière plus convaincante dans la cinquième méditation. L’idée est que l’essence de Dieu implique nécessairement son existence de la même façon que l’existence du triangle est contenue dans sa définition. Du moment que je dis “Dieu”, je dis qu’il existe. Descartes qui reconnaissait l’intérêt pédagogique du syllogisme présente ainsi l’argument dans les Réponses aux secondes objections :

« Dieu possède toutes les perfections,
l’existence en est une,
donc Dieu existe. »

La preuve semble implacable : de par sa définition, Dieu existe. Or, Kant montre que les deux premières preuves s’appuient sur la dernière puisqu’elles supposent l’existence d’un être nécessaire. C’est donc à la preuve ontologique qu’il faut s’en prendre et Kant la réfute tout simplement en montrant que l’existence ne saurait être un prédicat logique. L’existence ne relève pas de la logique, il n’y a que la sensibilité qui permette de constater de l’existence d’un objet quel qu’il soit.

Le but de Kant n’est cependant pas de montrer que Dieu n’existe pas, il est a priori paradoxalement, de sauver la foi. En effet, s’il est impossible de prouver que Dieu existe, il est tout aussi impossible de prouver qu’Il n’existe pas ! Dieu n’est pas objet de connaissance. Reste alors à savoir en quoi la foi, elle, est légitime.
Pour cela, il faut en revenir à la théorie générale de la connaissance telle qu’elle est longuement développée dans la Critique de la raison pure. Toute chose est en même temps un phénomène et un noumène. Le phénomène, c’est l’apparaître de l’objet ; le noumène, c’est son être intelligible. Notre entendement fonctionne grâce à des catégories que Kant appelle aussi des concepts purs. Ces catégories ne procurent aucune connaissance par elles-mêmes, elles sont les structures de notre intelligence. Parmi celles-ci, il y a l’unité et la pluralité, l’existence et la non-existence, la nécessité et la contingence, la cause et l’effet, etc. Notre entendement fonctionne à partir de ces catégories, c'est-à-dire que nous appréhendons le monde à partir de celles-ci.
Pour qu’il y ait production d’une connaissance, il faut que ces catégories soient schématisées, c'est-à-dire, et pour faire vite, très vite !, qu’elles puissent s’appliquer à une expérience possible. Seuls les phénomènes peuvent donc être connus.
Quant aux noumènes, ils peuvent simplement être pensés parce que les catégories “tournent à vide”. De cette manière, Kant réconcilie la physique et la métaphysique : la physique connaît les phénomènes, la métaphysique pense les noumènes.

Il y a cependant des noumènes particuliers : des noumènes sans phénomènes. Kant les appelle des Idées de la raison. Il y a le moi pur, la liberté, l’immortalité de l’âme, etc., et Dieu. Ces Idées de la raison, Kant dit que ce sont des illusions transcendantales. Des illusions, parce qu’on ne peut pas les connaître, mais transcendantales parce qu’on ne peut pas s’empêcher de les penser !
Tel est bien le cas de Dieu que l’on ne peut pas s’empêcher de penser quand bien même nous ne pouvons pas le connaître. A strictement parler, Dieu est un concept dont l’existence est possible. La foi est ainsi sauvée puisque si poser l’existence de Dieu est un postulat, un acte de croyance, poser son inexistence en est un autre. L’athée n’a donc pas une démarche plus rationnelle que le fidèle : tous les deux font des postulats, mais des postulats différents. Le savoir et le croire, la connaissance et la pensée sont donc deux domaines distincts qui n’ont aucune raison de s’affronter parce qu’ils n’ont pas les mêmes objets.

Comme le disait déjà Pascal, ce n’est pas à notre intelligence que Dieu s’adresse mais au cœur :

« C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison. »

Pour finir, rappelons le résultat de cette démarche : il n’existe pas de preuves de l’existence de Dieu, du moins de preuves relevant de la raison pure. Kant néanmoins affirmera dans la Critique de la faculté de juger qu’il existe une preuve morale de son existence. Selon lui, il est nécessaire de postuler l’existence de Dieu pour que la vie ait un sens. Si Dieu n’existe pas, la vie est inadmissible parce que les hommes de devoir ne seront jamais récompensés. Il est impossible à Kant d’admettre que dans l’au-delà les derniers ne seront pas les premiers. Et pourtant…

mardi 13 mai 2008

Oakley Hall rend les armes


La nouvelle passera sans doute inaperçue: Oakley Hall est mort hier à l'âge de quatre-vingt-sept ans. Professeur de Creative Writing à l'Université de Californie de Irvine, il compta parmi ses élèves Richard Ford et Michael Chabon. Son roman le plus célèbre est sans aucun doute Warlock, western révéré par Thomas Pynchon - qui écrira la préface de l'édition NYRB - et son ami Richard Fariña. Son influence sur de nombreuses scènes de Against the day n'aura sans doute pas été négligeable.
Son dernier livre, Love & War in California, date de l'an passé.
En français, seuls deux livres de la série mettant en scène un Ambrose Bierce détective de fiction sont disponibles - chez Joëlle Losfeld.
Oakley Hall - 1920-2008.
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Correction: comme Pedro le fait très justement remarquer en commentaire, la préface de l'édition NYRB n'est pas de Pynchon mais bien de Robert Stone. Pynchon a par contre écrit une élogieuse critique du livre -- et quoi de plus beau qu'une bonne critique du Pynch', hormis une préface?

jeudi 8 mai 2008

Leibniz et Jonas. Le mal, Dieu et ses attributs.

Bien que Rousseau, dans sa grande paranoïa, pense être la cible de Voltaire dans Candide, il est clair que c’est bien Leibniz qui est cette cible. C’est de l’optimisme leibnizien que Voltaire se moque par l’intermédiaire du docteur Pangloss qui, au spectacle des horreurs du monde, s’exclame toujours que « tout est pour mieux dans le meilleur des mondes ». La mauvaise foi de Voltaire est évidente, mais le problème qu’il soulève est l’un des plus importants de la théologie classique : comment concilier l’existence d’un Dieu tout-puissant et infiniment bon avec l’omniprésence du mal sur terre ?

« Si c'est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ? Passe encore si je n'étais que fessé, je l'ai été chez les Bulgares. Mais, ô mon cher Pangloss ! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir vu pendre sans que je sache pourquoi ! Ô mon cher anabaptiste, le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le port ! Ô Mlle Cunégonde ! la perle des filles, faut-il qu'on vous ait fendu le ventre ! »

La solution de Voltaire, la solution déiste (qui trouve sa lointaine inspiration chez Aristote), consiste à nier toute providence. Dieu existe, mais Il ne se préoccupe ni des hommes, ni même du monde ; un dieu inutile qui se complaît dans sa propre perfection.
Leibniz
s’inscrit dans la perspective plus traditionnelle d’un Dieu créateur et attentionné. Il est confronté à l’objection classique qui consiste à dire que la présence du mal sur terre contredit l’existence de Dieu. Comment un dieu bon et tout-puissant peut-il permettre toutes ces guerres, tous ces crimes et tous ces malheurs qui affligent en permanence l’humanité ? La réponse de Leibniz est simple : Dieu a créé le meilleur des mondes possibles.
Là où se situe le contresens de Voltaire et de la plupart de ceux qui lisent Leibniz sans vraiment le comprendre, c’est que le monde créé par Dieu n’est pas parfait, il est seulement le meilleur possible.
Qu’est-ce que cela signifie ? Leibniz s’inspire de Saint Thomas [1] pour distinguer en Dieu une volonté antécédente d’une volonté conséquente. Dieu étant parfait, Il pense le monde avant de le créer et, comme Dieu n’est pas dans le temps, Il le pense de toute éternité, du début à la fin, dans son ensemble. Avant de créer un individu, Il l’envisage dans toutes ses possibilités. Ainsi imagine-t-Il une infinité d’Adam dont un qui ne pêcherait pas, une infinité de Judas, dont un qui ne trahirait pas Jésus, etc. Par sa volonté antécédente, Il choisit la perfection de chaque élément particulier. Néanmoins, la réunion des parfaits ne forme cependant pas un tout parfait. Le monde est semblable à un cocktail : la réunion de ce qui se fait de mieux en alcool produit une mixture infâme. Ce qui intéresse Dieu, parce qu’Il est infiniment bon, est l’harmonie de l’ensemble :

« Dieu veut antécédemment le bien et conséquemment le meilleur. »

Tel est le principe de l’harmonie préétablie. Chaque partie de l’univers est la meilleure possible que permet le meilleur de cet univers. Parmi tous les Judas possibles, celui qui a trahi Jésus n’est certes pas le meilleur en soi, mais c’est celui qui s’accordait le mieux à l’ensemble. Le FFC aurait très bien pu ne jamais exister, mais Dieu l’a voulu parce qu’il participe à la perfection du monde. Il y a avait une infinité de mondes possibles et celui que Dieu a créé est le meilleur. L’entendement de Dieu peut ainsi être comparé à une pyramide sans base constituée d’une infinité d’appartements symbolisant un monde possible. L’image est utilisée par Leibniz dans les ultimes paragraphes de son Essai de théodicée. Pallas mène Théodore dans un palais pyramidal qui symbolise l’entendement divin :

« Les appartements allaient en pyramide ; ils devenaient toujours plus beaux à mesure qu’on montait vers la pointe, et ils représentaient de plus beaux mondes. On vint enfin dans le suprême qui terminait la pyramide et qui était le plus beau de tous ; car la pyramide avait un commencement, mais on n’en voyait pas la fin ; elle avait une pointe, mais point de base ; elle allait croissant à l’infini. C’est, comme la déesse l’expliqua, parce qu’entre une infinité de mondes possibles, il y a le meilleur de tous, autrement Dieu ne se serait point déterminé à en créer aucun ; mais il n’y en a aucun qui n’en ait encore de moins parfaits au-dessous de lui : c’est pourquoi la pyramide descend à l’infini. »

Et si le monde nous paraît parfois laid, c’est simplement parce que nous avons la vue étroite. Alors que Dieu voit le monde de toute éternité, nous sommes condamnés à n’avoir qu’un point de vue partiel, dans le temps comme dans l’espace. Théodore, qui eut la chance de voir la création dans son intégralité, eut besoin d’une goutte de liqueur divine pour se remettre de son extase. Il y a donc certes du mal, mais celui-ci est nécessaire à l’équilibre de l’ensemble et il est finalement bien peu de chose par rapport à la beauté de l’ensemble.

Oui, mais voilà, depuis, il y a eu Auschwitz et on ne peut plus penser Dieu de la même façon que du temps de Leibniz. Il serait en effet indécent de parler des camps comme d’un mal nécessaire s’insérant dans une harmonie préétablie. Hans Jonas, dans un petit texte intitulé Le concept de Dieu après Auschwitz, propose de re-penser Dieu à partir de la Shoah. La question n’est plus de savoir comment concilier l’existence de Dieu et celle du mal, elle devient : comment Dieu a-t-Il pu permettre cette indicible horreur ? Posée par un Juif, la question est d’autant plus profonde.
Comment Dieu a-t-il pu laisser faire l’organisation et la mise en place du massacre du peuple élu ? Comment a-t-il pu ne pas intervenir par un miracle ? N’était-ce pas le moment ou jamais ?
Pour le comprendre, il convient, selon l’auteur, de s’interroger de nouveau sur les attributs de Dieu. On s’accorde généralement à reconnaître que Dieu est infiniment bon et tout-puissant. Or, ces deux concepts s’excluent l’un l’autre. Soit Dieu est tout-puissant et Il n’est pas bon, soit Dieu est bon, mais Il n’est pas tout-puissant.
Si Dieu était infiniment bon, comment aurait-Il pu permettre cela ? Pourtant, Dieu est bon, sinon Il ne serait pas Dieu. Nier la bonté de Dieu, ce serait rejoindre le point de vue de l’une des premières sectes chrétiennes, la principale à Rome, celle des gnostiques qui considéraient que le Démiurge était en fait le diable, ce qui conduisait certains d’entre eux à devenir sodomites, spermophages et même foetophages puisque procréer c’était collaborer à l’œuvre du Malin. Le Démiurge est tout-puissant, mais il n’est pas bon.
Pour ne pas sombrer dans de telles idées, il faut admettre que la bonté de Dieu est indéniable. Il s’ensuit alors que si Dieu est infiniment bon, Il n’est pas tout-puissant ! Dieu est bon et s’il y a eu les camps de la mort, c’est tout simplement parce qu’Il ne pouvait rien contre. La thèse de Jonas est osée. Dieu n’est pas tout-puissant, mais telle est la condition de son existence.

[1] Somme théologique, 1ère partie, Question 19, article 6, solutions.





Leibniz, Essais de théodicée. G.F.









Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz. Rivages.

mardi 6 mai 2008

read & burn


Tiens, mais pourquoi, pourquoi Lichtenberg ? C’est le seul vrai irrésolu du huitième livre de Pierre Senges l’assoiffé, vrai «baroque moderne » (c’est Thierry Guichard du Matricule des anges qui propose la formule), autodidacte qui touche du bois parce qu’il a encore « plus de sujets que de livres publiés » dans la caboche ; on proposera tout de même une minuscule hypothèse en fouillant à la source : selon une des conjectures fictionnelles de l’auteur, Lichtenberg soi-même, opérant un parcours circulaire autour de son corps dans un espace euclidien pour faire jaser les idées sur son sujet en élaboration d’une Approche géodésique de l’esprit, affirme :

Tout homme soucieux de marcher droit sans se prendre les pieds dans les plis d’un cosmos tordu doit filer de côté

N'en déplaise aux saoulés de la théorie frenchie et aux allergiques de l’ivresse du commentaire en dérivations différantes, qu’on ne m’en veuille pas trop, mais il me semble que l’énorme tissu d’histoires à l’œuvre dans ces Fragments de Lichtenberg en avalanche soit tout de même une historiographie, en oscillations, et une proposition d’échappée par le flanc de la pensée, de l’arbre en occident, de la ratio racine à l’âge classique, à l’âge moderne, à l’âge post-moderne itou – cette obsession qui subsume en assaut permanent le grand écheveau, le grand mouvement unitaire de l’inique unique contre le -1 dans la marge.***

Pour dire, Senges raconte sans peur et sans reproche, dans une structure plutôt indicible d’éparpillement, de chronologie et de mises en regard du corps principal du texte et de sa marge, une triple entreprise : i) la mise au monde d’un Grand Livre en préhistoire hypothétique à tout le propos de l’outille en marche, et tout ce qui, dans la vie de son auteur, s’y rapporte bon gré mal gré , ii) son démantèlement en mille fragments et autant de manière de s’y prendre, iii) le rafistolage, dans l’histoire, des fragments rotatoires de la pagaille multiple, en Grand livre organisé.

On conte donc, en mêlée (je liste, mais ne tente pas un ordre vain)

les hauts et les bas d’une Société de lichtenbergiens, archivistes exégètes, depuis sa fondation en Scandinavie, à travers les guerres mondiales, la pléthore inespérée garnie par Alfred Nobel, la pauvreté, jusqu’à l’exil technique des monceaux de papier au-delà du cercle polaire « dans un était de conservation optimal, au froid et au sec » ; on raconte les fragments qu’on assemble, qu’on désassemble au gré des époques, des influences, des breakthroughs théoriques proposés, dans le désordre et sans exhaustivité, par Herman Sax (point Adolphe l’inventeur du saxophone), deux Dublinois inspirés, Zoltan Kiforgat, bidouilleur sous les Soviets (on en a plein la bouche, z’avez vu), des talmudistes (c’était inévitable), « un petit gros amateur de timbres ou une maigre longue fille ès lettres », une Christina Walser, un Leonid Pliachine, une Lucia Carla Ginocchio (décédée trop tôt, dans un virage, parce que les lois de la thermodynamique sont « les mêmes pour Fiat comme pour Lamborghini, et mille éclaboussures de la taille d’un pétale de coquelicot dans un rayon de cinq cent mètres » et encore un japonais de cent quatre-vingt ans, des encyclopédistes qui s’entendent ou s’écharpent, s’excommunient, s’agréent, se grappent, se délitent en milieux et chapelles querelleuses;

les projets de rapiècement des fragments, une pléthore d'idées mirifiques d’hypothèses littéraires littérales, 10001 idées dont Les Mille et une nuits bien entendu, des suites alternatives, , en embryon ou en longueur, des vies et des histoires de Polichinelle (tour à tour assassin, Juif errant, dans les glaces de Russie ou dans un salon avec Goethe, remplaçant au pied levé d’Isaac Newton dans sa chaire de Cambridge, enseignant la gravité universelle et les fluxions), de Don Quichotte, d’Ovide, d’un deuxième déluge où, signe des temps, des notables remplacent des animaux rares et mettent en péril la biodiversité (my view), de Robinson Crusoé (sa jeunesse est délicieuse), Christophe Colomb au Concile de Pampelune, Blanche-Neige et les huit nains (bien que le huitième qu’on fait exister ait une identité trop trouble pour qu’on le nomme définitivement) le Roman de Malfilâtre (purement conjecturel, çui-là), une variation autour d’un vers du Roi Lear, une reconstitution métaphysiquement folle de Mouche en Dieu pour « peser l’ange et la mouche », et puis, entre les fragments ou en leur dehors, deux morts de Lichtenberg pour le prix d’une, pourtant toutes les deux complètement exceptionnelles (attention le vertige). Comme pour le monde, la Bible ou le Talmud, l’exégèse est sans finitude, ce qui fait son argument, au moins aussi infinie et perpétuelle que nécessaire, aucune conclusion qui vaille, tout se délite à chaque fois que les temps refont les contextes (Pierre Ménard, effectivement, on n’échappera pas à Papa Borgès), pas une proposition qui ne tienne dans l’histoire de la recherche (du temps paumé), aucune dialectique qui ne puisse s’accomplir ou même construire une fondation tangible, tout le monde ergote finalement en solitaire ;

un véritable précis phénoménologique de la disparition, ou comment démanteler une Grand Œuvre en 120 leçons, par exemples :

-se faire cambrioler
-se faire censurer en beauté
-provoquer une invasion barbare en écrivant un traité imaginaire sur la décadence de la Basse-Saxe (parce que, c’est bien connu, les civilisations qui subissent les invasions barbares sont toujours décadentes)
-déménager pour perdre des feuillets
-s’endetter, dilapider sa grande œuvre pour quelques sous
-foutre le feu (Senges en profite pour nous raconter, c’est génial, l’histoire du bibliothécaire Callimaque, poète grec métamorphosé en Bartleby à Alexandrie, si obnubilé par les incendies et la disparition des écrits imprimés sur papier lourd - Héraclite ou Anaximandre – qu’il est sans cesse tenté par lui-même les allumer) ;

des épaississements considérable pile au milieu du bouquin;

des parenthèses admirables qui poussent de partout, comme des mucus (exemple un peu au gré du sujet « on prononce alors, dans les romans d’espionnage, le mot import-export : à croire que le commerce international, désormais notre pain quotidien, a été inventé de toutes pièces sur des bases farfelues pour servir de couverture aux agents doubles : sinon, à quoi bon acheter au Mexique l’ananas qui agrémenterait le yaourt emballé à La Haye »), sur la maladie (qu’on pourrait résumer comme un autre héros, maladie+littérature=maladie) et chaque page lue, revue, reparcourue, qui impose le même défi : comment faire pour évoquer l’essence si dense du texte en route sans recopier chacune des formules moulée, roulée sous la glotte et l’hypothalamus par ce petit bâtard de Senges ?) ;

Sans cesse, entre les histoires, des archivistes et des exégètes autant que de Lichtenberg et de leurs idées emmêlées, des échanges, des correspondances, des passages, des ouvertures, des balles au bonds, anecdotes en fragments, en incitations, intuitions ou étirements diligents, qui rentrent dans les marges, en ressortent, se figent au centre avant de devenir marges à leur tours (Goethe, Mandelbrot, George III d’Angleterre, Swift, Hogarth, Münchhausen ou Newton eux-mêmes émigrent sans cesse)

Une invention prodigieuse, franchement – dont voici trois exemples en titre :

. De l’hypocondrie comme genre littéraire
. de l' excroissance comme exégèse
. Lichtenberg contre la physiognonomie de Lavater

Il en ressort :

-Un fait magnifique : la viande du texte est le plus souvent la métaphore.

-Une considération éminemment précieuses sur le littéraire: la fiction, c'est des noeuds d'énergie hyperconcentrées, et le liant, l'exégèse ivre et folle de ce qui les relie :

« le cheminement d’une phrase à l’autre, dans le cas des fragments de Lichtenberg, est un chemin d’ivrogne : ce qui laisse assez de place pour l’hésitation, le mensonge, les pires spéculations, ou des marchandages, un imaginaire de paranoïaque ou de jaloux ou de sauveur- il y a même de la place (…) pour les apparitions de saint Antoine ; et ce qui conduit d’un fragment à l’autre, ça peut être la ruse, le contresens, l’allusion, des sous-entendus, des digressions donnant sur d’autres digressions, ou toutes sortes de retours en arrière, parce que l’ordre du récit s’est perdu »
-l'espace entre les fragments, c’est un océan, (« les îles de la Micronésie égarées dans le Pacifique ») un univers de possibles, ou encore, écrire c’est commenter, et commenter, c’est comme « l’impression de pénétrer par un soupirail pour découvrir un tombeau cent fois plus vaste que la pyramide : non seulement il y fait sombre et froid, les mots s’y perdent, mais l’éloignement contredit les lois les plus évidentes de la géométrie »)

-la littérature, c'est de la langue et des connexions en avalanches

-Une méditation de l’érudition à la française, où tout demeure contenu dans une matière lisible, ludique, absorbable, décomptable : le savoir y est tout puissant et éminemment charnel, pure bonheur accumulatif et mathématique autant que linguistique et structurel, par l’écriture, merveille des merveilles, une écriture élevée, écartée mais très sensuelle, qui joue avec les explosions lexicales dues aux faits de l’histoire, des idées, des inventions, comme on déplace des gros bonbons durs dans sa bouche sans craindre les entailles. Ce n’est pas, comme on le dira, un roman philosophique, c'est un livre de fiction très libre et très gigotant, autoréflexif mais kiffant, jamais paumé dans les échos du savoir ou la dynamique de ping-pong d’un niveau de réel à un autre ; honnêtement, c’est un petit prodige, un bonheur sans refrain, un festin amoureux.

En guise de conclusion :

Alors qu’on prédit ici ou là la mort de l’encyclopédie imprimée en volumes au profit de l’encyclopédie en étoiles, Senges remet la fantasmagorie essentielle du savoir incarné en papier au cœur du processus littéraire, réévalue la toute puissance du savoir imprimé, le mythe de l’exhaustivité, reformule les vertus incendiaires de la connaissance. Juste avant, je lisais le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic, cette petite merveille d’éruditions mélangées en étages, et je m’ébahissais de ses considérations autant que de ses formes presque anachroniques sur la romance du fragmentaire, la pure poésie de l’accumulation, la fantaisie fléchée, je me disais, comme les calligraphes d’Apollinaire réinventait la nécessité du livre imprimé à l’ère de la radio, le roman déguisé en encyclopédie est, au temps de l'everyware le dernier lieu de passage, le dernier « soupirail » effectivement, à penser au livre ici-bas, le seul à s’intéresser à l’encre magique qui donne à lire quelque chose plutôt que rien, le seul à s’intéresser aux éditeurs, aux traducteurs, aux lecteurs, isolés ou en société, ou comme Pavic écrit bien mieux ;

« un achevé d’imprimer est semblable à l’aveu d’un malfrat arraché après la trente-deuxième heure de garde à vue – ce n’est pas un livre, c’est un florilège, car les temps vont trop vite, le lecteur est une musaraigne impermanente »
Faut que j'y aille.


***« il y avait alors une différence plus impensée encore que la différence entre l’être et l’étant. Sans doute ne peut-on pas davantage la nommer comme telle dans notre langue. Au-delà de l’être et de l’étant, cette différence (se) différant sans cesse (se) tracerait (elle-même), cette différance serait première ou la dernière trace si on pouvait encore parler ici d’origine et de fin » (Jacques Derrida, Marges, 77)

dimanche 4 mai 2008

Si son éditeur, ou qui que ce soit d’autre, avait décidé de respecter le choix de B., et, plutôt que publier l’ensemble des parties du livre en une seule fois, avait, périodiquement, donné à lire chacune des partie, les unes après les autres, on n’aurait encore rien compris à ce qui se joue dans le bouquin, en supposant que seule la première partie soit aujourd’hui sortie. Au fond quoi ? Il a écrit un livre sur des universitaires, en viendrait-on à penser, agacé, après quelque mois, de l’indifférence du fabricant de livre à notre impatience de lire la suite ? Qu’est-ce qu’on peut bien en avoir à foutre des universitaires, critiques littéraires en plus, pauvres types comme de bien entendu ? Quel est l’intérêt de ce texte, il donne dans la sociologie, le réalisme psychologique ? A mesure que le temps passe et que semble s’éloigner, par un effet d’optique bien connu, la date de parution tant attendue de la deuxième partie, dont toute la presse nous aura déjà parlé, qu’on connaîtra déjà plus ou moins même si l’accent est exclusivement mis sur la quatrième partie, celle des crimes, qu’on attendrait déjà en frappant nos poings sur les murs de frustration, à mesure que le temps serait en train de passer donc, comme toujours trop lentement, le texte disparaîtrait, son humour, son ironie seraient gommés, et ce qui apparaîtrait alors, derrière notre appétit de lire, c’est notre petite haine vorace. On peut aussi s’imaginer tout de suite après avoir lu la courte deuxième partie, sachant qu’on devra encore attendre, disons, un an pour lire la suite, et la haine vivace fait trembler la paroi crânienne, on est au bord de l’apoplexie. Il n’y a plus grand-chose d’universitaire mais on est plongés dans une ambiance d’angoisse. Les autres, les critiques, avaient à mesure que le temps passait et qu’ils vivaient (pour une fois) des excès de rage, ils déliraient sous l’inspiration de leurs excitations, mais là on n’est plus dans la crise de nerf cantonnée dans les limites de la bienséance, le centre de l’attention c’est le délire qui prend possession du pauvre personnage. On se demande alors ce qui nous attend, et les journalistes scélérats de toujours parler de la quatrième partie, celle des crimes etc. Un an passe. On lit d’autres bouquins, on parle d’autres de ses livres mais à force il ne reste plus rien à lire et quand on évoque son nom c’est pour se plaindre de son cynisme et de son indifférence, quoi ? Est-ce qu’on a déjà vu un écrivain faire un coup pareil à ses lecteurs, je le prenais pour un type sympa, mais là ce coup de pute etc. Oscillant entre les périodes d’enthousiasmes de midinettes qui vont rencontrer leur idole et la déception d’un type qui reçoit sa lettre de licenciement (et qui ne sait pas quelle chance il a), la machine à haine du consommateur frustré marche à plein. Est-ce qu’on pourrait ne pas être déçu du résultat, après une telle attente ? Est-ce qu’on n’est pas de toute façon, en réalité, déçu ? Le livre n’est d’ailleurs pas ce qu’on nous en a dit, et son centre n’est effectivement pas celui qu’on croit, puisqu’il se trouve plutôt chez de grands types blonds aux yeux bleus. On nous a trompés et on s’est joué de nous. Heureusement.

dimanche 27 avril 2008

patchworked houses


"Puis, plus rien pendant deux ans. Peu d'indices sur l'identité de ces personnes, même si les photographes du milieu journalistique finirent par reconnaître dans l'auteur du film [XXXXX] lui-même, le célèbre photo-reporter qui avait remporté le prix Pulitzer avec une photo de fillette agonisante au Soudan. Malheureusement, cette découverte ne donna lieu qu'à quelques mois d'intense spéculation, ensuite de quoi, eu égard à l'absence de presse, de preuves, d'une localisation de la maison ou d'ailleurs de tout commentaire de [XXXXX] lui-même, l'intérêt décrut. La plupart des gens contentèrent de reléguer la chose au rang d'étrange canular ou, du fait de son aspect inhabituel et fantasque, d'une hallucination d'ordre extraterrestre. Toutefois, des repiquages médiocres circulèrent bel et bien, et dans certains cercles académiques branchés un débat se fit jour : le sujet était-il une maison hantée ? Qu'entendait [XXXXX] par "perdu" ? Comment quiconque pouvait-il se perdre dans une maison pendant des jours ? En outre, pourquoi quelqu'un d'aussi respecté que [X-X-X-X-X-X-X-X-X] perdait-il son temps à tourner deux courts métrages de genre ? Et une fois de plus, s'agissait-il d'un artifice ou de la réalité ?"


- La Maison des Feuilles de Mark Z. Danielewski


Hallucinant, non ? comment un paragraphe de ce livre contient quinze jours de résidences secondaires ?? vous me l'auriez dit, j'l'aurai pas cru, mais là, devant le fait accompli, ce m'semble l'évidence, un petit paragraphe de rien du tout qui rassemble et résume la dernière quinzaine frénétique des clubbers ! j'en reviens pas, c'est tout, j'ai beau me dire, "mon cher a.w. t'exagère quand même, on comprend rien à ton post, on dirait un spam bizarroïde, et pi les gens vont jamais cliquer sur tous ces liens..." oui, peut-être, les liens ça peut emprisonner, surtout quand il y en a plein, en tout cas, là, ça ouvre sur l'infini numérique ! c'est quand même merveilleux : sans rien, juste un paragraphe tout simple, le monde entier à accès à la foule, à la multitude que dis-je, que représente le Fric-Frac Club épars, et ici commun en un nœud cybernétique et anonyme, ça c'est un choix par contre, l'anonymat, pour le coup, c'est pour montrer qu'on vit tous dans la même baraque de malades, d'ailleurs, c'est marrant mais il y a des asiles dans beaucoup de grands livres, enfin là n'est pas le sujet, le sujet c'est que le temps passe comme d'habitude, ou peut-être par habitude, et qu'on a beau l'avoir à l'œil, des fois il nous passe sous le nez sans qu'on s'en rende compte, et ça a bien failli être le cas, mais l'on veille, l'on veille, et l'on n'hésite pas à antidater pour conserver un semblant de cohérence (et d'honneur !).

J'ai fini.

vendredi 25 avril 2008

V3 - Episode 9

Résumé des épisodes précédents: après avoir été arrêté & séparé de ses compagnons, Lazare se retrouve isolé pour un interrogatoire...



(l'interrogatoire)



J'ouvris les yeux avec la nette impression de ne plus avoir aucune caractéristique physique intéressante. La lumière crue qui me tombait dessus aplanissait le moindre relief & ça c'était une nouveauté.
Première sensation?
1) La douleur.
& juste après?
2) La peur, bien sûr, ce qui, en temps normal, ne fait absolument pas partie de la palette sentimentale utilisée par Lazare au quotidien. Rien ne me fait peur; c'est ainsi.
Je clignai des yeux pour gagner du temps, je clignai & clignai encore. C'est alors que l'homme/inspecteur Louxor surgit face à moi & m'envoya valdinguer contre le mur.
Unique sensation? >>>>>PANIQUE! PANIQUE! PANIQUE! PANIQUE!
Rien, à n'importe quel niveau d'interprétation, ne pouvait expliquer une chose pareille. Je veux dire, j'avais bien entendu parler de tels comportements tortionnaires mais cela se passait dans d'obscures dictatures sud-américaines ou dans quelques satellites post soviétiques. Pourquoi me frapper? Ne lui avait-on pas dit que j'étais un citoyen ordinaire, classifié inoffensif? & douillet plus qu'à son tour? Non? Non, non... Vu la façon dont il se mit à m'insulter. Petit trou du cul. Chiure. Racle merde. Sale tapette des quartiers sud. Comme quoi je lui faisais perdre son temps & que lui, l'homme/inspecteur Louxor, il allait me le faire sentir. Comme je ne comprenais rien à ce qu'il me disait... criait plutôt, ni ce qu'il attendait de moi je le lui dis – erreur, erreur... soirée pleine d'erreurs en tout genre. Il m'envoya son poing dans le ventre m'obligeant à me plier en deux sous l'effet de la douleur. Ma tête, à quelques centimètres du carrelage, fut empoignée & pressée contre le sol. Mon nez ensanglanté s'écrasa, se déformait, mes pommettes, mon front & mon menton aussi. Mes yeux frottaient (quand j'y repense) contre les carreaux striés de rouge puis, d'une démarche lasse, l'homme/inspecteur Louxor me lâcha enfin & se dirigea vers le chariot & choisit une longue cisaille affûtée & fut face à moi &...
...alors mon sang disparut. Mon sang n'existait plus pour la simple & bonne raison que la panique! panique! panique! l'avait remplacé dans mes veines & je la sentais qui galopait & ses sabots hystériques frappant fort pour ne faire de moi qu'un amas de chaires tremblantes.


« Me prends pas pour un con, espèce de salope! Je les connais les virus de ton espèce! »


Stupidement, je lui proposai de l'argent, ce qui le fit beaucoup rire. Il riait encore lorsque mes yeux pétrifiés le virent empoigner la cisaille, pointe en avant. Hummm... Une froide pellicule de sueur me transit au contact de l'acier – il appuya la pointe contre le blanc de mon oeil droit qui avait déjà sacrément morflé contre le carrelage une minute auparavant. Je ne sentis rien. Il me cisailla la joue à plusieurs reprises. Le sang, malgré sa chaleur, coulait sur ma bouche & mon menton sans que j'y prête attention.


Étrange, vraiment: je ne sentais rien.


Dans les détails choisis par ma mémoire: l'homme/inspecteur Louxor fourrant mon argent dans sa blouse. Loin de l'attendrir, ma tentative de corruption l'excita encore plus. Il continua de me taillader la peau à l'aide de son outil en m'insultant, hurlant qu'on ne pouvait acheter un fonctionnaire de la Police Nationale (les majuscules sont de lui) & que je devrais avoir honte – note bien qu'il ne me rendra jamais l'argent.
Autre détail enregistré de manière automatique: le rouge remplaçant peu à peu le blanc sur les blouses & le carrelage. La question de savoir si la chaleur du sang était réconfortante se dilua dans une espèce de léthargie; la question importante pour un animal traqué & qui n'a plus d'échappatoire possible: Que faire maintenant? J'avais essayer de discuter, de soudoyer, d'ignorer mais rien n'avait, semble t'il, marché.
Que faire alors?


(Z.)


Je n'avais absolument aucune réponse à cette question si bien que, par lâcheté ou lassitude, je me mis à pleurer & c'est là, & aujourd'hui je comprends bien qu'il n'attendait que ça, c'est là, donc, qu'il sortit la petite photo raturée tandis que je continuai de pleurer. Je lui dis qu'il était pire que Carlos Wieder, l'illustre poète chilien qui fut un des pires tortionnaires de Pinochet. Ça ne sembla pas le troubler plus que ça. Peut être ne savait il pas qui était Carlos Wieder même si la nouvelle de sa mort (assassinat???) près de Barcelone, voilà quelques années, avait fait la une de tous les journaux.
L'homme/inspecteur Louxor ne m'écoutait pas. Il s'assit à côté de moi, me tendit un mouchoir. Comme je ne réagissais pas il entreprit lui-même d'essuyer le sang sur mon visage. Je ne pouvais plus être surpris par ce genre de changement tant j'avais peur de lui & cette peur prenait en moi la place d'une déchirure immense. Mais la violence de ce geste (celui de m'essuyer le visage) devait provoquer de plus amples séquelles que toutes les blessures physiques qu'il m'infligea. Personne ne peut supporter qu'on lui dévoile sa propre docilité quand la pitié en est le moteur. Il dut avoir la pré science de tout cela car il enfonça le clou en me proposant à boire. Moi qui suis amateur de long drinks & boissons en tout genre. « J'imagine que vous ne faites pas de cocktails polynésiens? Non, en effet » me répondit il d'un ton badin.


Un instant de silence & il commença à me parler de l'homme qui était sur la photo. Un de ses nombreux nom était Z., mais qu'on l'avait aussi connu sous les noms de Hans Reiter, Ansky, Benno von Archimboldi, Arturo Belano. Que c'était un ancien nazi ou un soldat de la Wehrmacht, que de toute façon c'était du pareil au même, qu'un boche serait toujours un boche, qu'il avait écrit des livres sur les algues du littoral européen mais que ce n'était qu'une couverture pour des activités plus discutables. Comme quoi? Eh bien, comme le commerce de femmes à l'est du continent par exemple, comme le commerce & l'assassinat de femmes dans le nord du Mexique, dans un trou de ville pourrie encerclée par un désert & gardée par des flics pourris encore plus que la ville elle même & qu'il était, depuis les années 80, l'un des leaders d'un groupe de terroristes qui tuait d'innocents citoyens & des écrivains d'état. Il voulait savoir ce que cette photo faisait dans mon portefeuille. Moi, je lui répondis la stricte vérité, ce qui s'était passé & toi aussi tu peux attester de ma bonne foi – cette photo, je l'ai trouvé parterre & je l'ai prise. Voilà tout. Lui, il voulait savoir pourquoi. Si ça m'arrivait souvent de ramasser des objets parterre mais je n'avais aucune réponse valable à lui donner. C'est vrai! Moi même je ne savais pas pourquoi je l'avais ramassé. Si j'avais su tous les emmerdements qu'elle allait m'apporter j'aurais passé mon chemin... non, non non... si j'avais vraiment su tous les emmerdements qu'elle allait m'apporter je lui aurais pissé dessus à cette putain de photo de merde. Eh oui. En attendant j'étais là & je voyais bien que l'homme/inspecteur Louxor voulait une réponse qui ne viendrait sans doute jamais. La sienne se traduisit par une forte pression de la main sur ma nuque – il reposa encore une fois la question & moi qui ne savais plus quoi dire, qui ne savait plus rien du tout & qui voulais que tout ça finisse dans la seconde même, lui dis la vérité, encore une fois. Cette photo je l'ai trouvé dans la rue & je l'ai prise. Je ne connais aucun Archimboldomachinchouette (à cet instant, le livre de Christo Garp m'était totalement sortit de la tête) ni de Z. ni de Reiter ni d'Armanskadovki d'ailleurs. J'ai ramassé cette photo sur un trottoir, comme ça. Pourquoi? Je ne sais pas! La pression se fit plus forte sur ma nuque – je sentais chacun de ses gros doigts s'incruster dans mon cou.
De nouveau j'eus peur & l'homme/inspecteur Louxor s'en aperçut. Ce fut là la meilleure réponse que je pouvais lui fournir. La peur, tout comme la haine, ne trompe jamais. Elle est toujours sincère & par dessus tout elle a une odeur. C'est cette odeur dégueulasse qui se mit à empester dans toute la pièce. L'homme/inspecteur Louxor ainsi que tous les autres agents la sentirent &, comme un interrupteur, cette souillure lui fit relâcher son étreinte.

Qu'allait il se passer maintenant?

Cette fois encore je n'eus pas le temps d'y réfléchir parce la porte venait de s'ouvrir laissant entrer le souffle magnétique d'une personnalité hors du commun.

samedi 19 avril 2008

Ô Paradiso !


Rarement on connaîtra autant de merveilles sombres, ironiques, resplendissantes et étranges, dans la même accumulation de trésors reconduits dans le même fleuve. Baroque, répètent les perroquets criards de la critique. Mais “Paradiso” est plus que ça : ce livre exaspère, étonne, subjugue, émotionne, ne cessant de faire couler sur nous la richesse apparemment inépuisable de ses mots, le chantournement de ses phrases aussi impossible à délimiter que la ligne de crête des vagues, l’incessant caravansérail de ses références, ses chocs de thèmes et de lieux. Aux continents, peut-être faut-il préférer les îles, ces fragments de solitude d’où l’on peut entonner des hosannas plaintifs à la face de l’univers. Univers à faire résonner, à faire exploser dans la cervelle. Univers troublant, aussi. Le “Paradiso” de José Lezama Lima, aussi fort que son homonyme dantesque, a tout pour accomplir ce miracle perdu dans l’océan du monde.

“Paradiso” est un arracheur de poumons dont la complexité se présente en spirale : on débute par un bras de galaxie intime, et ensuite on va retraverser tous les accidents paraboliques, tenter d’en suivre les cours sinueux, jusqu’à tenter d’atteindre ce centre génésique vite soupçonné de pas être atteignable. La phrase s’attrappe au vol, comme ces oiseaux de paradis qui enchantent les jungles. Coruscations du plumage, bec acéré prêt à broyer votre cœur par le souffre noir de la mort, et capacité permanente à dissimuler ses motivations dans les touffeurs des branchages de palmiers. “Paradiso”, à sa première lecture, vous ordonne d’abandonner tout espoir de comprendre au prime coup d’œil. Non-linéarité, exacerbation des situations, gonflement progressif de la population fictive : le lecteur doit se préparer à perdre pied entre délices et perpléxité. On ne s’enthousiasme pas béatement pour “Paradiso” : c’est un livre qui ne peut qu’intriguer, enchanter, et dérouter. Oiseau sauvage à queue de paon !

La jungle de la métaphore, couronnée des lauriers mythologiques, n’est pas toujours de tout repos, surtout pour l’indulgence. “Paradiso” est électrifié par un tel réseau de références, à la limite de la surcharge, qu’après s’être demandé si l’auteur n’a pas lu et digéré les équivalents de plusieurs bibliothèques transnationales, on secoue sa tête pour ne pas avoir l’impression d’entendre le jeune Bloch. “Auguste aurige de Zeus, viens goûter l’hydromel de la table des dieux !” Certaines comparaisons font parfois sourire : chez Lezama Lima, on est chez un Mallarmé mosaïqué qui aurait synthétisé une dizaine de ses antécédents voire contraires, dans une prose hermétique qui parfois fatigue. Mais il ne faut pas renoncer, il faut aller jusqu’au bout, parce que c’est toujours après le petit moment d’agacement que le trésor va entrouvrir son coffre et ravir le lecteur à sa fatigue. Lorsque la mort est introduite, on comprend aussitôt qu’elle est le nécessaire contrepoint à toute cette splendeur. Il y a de telles couleurs, de telles recréations de scènes intemporelles, vibrant ou scintillant entre ombre et lumière, alors que les corps déjà se dégradent ou meurent, dans la violence ou l’amertume… Reprocher à ce livre ses excès, sa puissance démultipliée, c’est comprendre à sa fin ses plus intimes raisons de fonctionner ainsi. “Paradiso” ne fait qu’accumuler les accessoires de singe savant. Il vise plus haut, plus loin, plus large. Il veut, par le biais du microcosme le plus banal (une famille cubaine), atteindre ce vers quoi toute grande littérature tend, chaque fois par ses propres moyens individualisés : le mythe.

“Paradiso” est le plus souvent une vaste mythologie colorée, où sur fond de paganisme littéraire (poésie, philosophie), les anciennes divinités vont accomplir une sorte de résurrection corporelle provisoire. La famille du héros (anti-héros, duel éros), telle qu’elle est présentée, ne cesse de s’échapper à sa nature matérielle : toujours, dans l’esquisse de ses gestes, de ses attitudes, de son usage de la langue, de sa dignité, elle court en permanence rejoindre quelque chose d’éternel, que la légende familiale révèle parfois par la parole d’un parent, et qui ne cesse d’être chantée au cœur du parcours de l’histoire. Chaque élément sélectionné vient aussitôt établir une passerelle avec d’autres dimensions, c’est-à-dire d’autres épaisseurs de réalités qui viennent filer à travers le temps familial. Le temps agit étrangement chez Lezama Lima : il s’effiloche, s’attarde, surgit comme un fauve, accélère, braque. L’épaisseur du livre ne suggère pas forcément le fleuve au long cours : c’est un tangram dont les pièces en apparence sagement coincées en carré appellent en fait la déconstruction qui révélera leur véritable nature. Au lecteur aussi de travailler.

Tableau blanc, traçons un schéma hâtif de l’intrigue : passé familial, enfance, vocations, découvertes, passions. C’est trop simple, trop bête. Tout ça manque de flèches qui se chevauchent dans tous les sens, et si possible les sens interdits. “Paradiso” ne peut pas se suivre à la trace de la queue de ses chiens. Il faudra s’attacher à conjurer, avec des brosses à dent chinoises, des pistolets, des soupières, tout ce que vous voudrez, l’ombre trop vite rameutée du petit Marcel à la moustache noire. Oui, c’est vrai que, les difficultés respiratoires, la petite enfance, la langue extraordinaire. Mais non, non, non. Proust baroque, Proust des Caraïbes. Pitié pour les étiquettes ! Ecoutons l’auteur : “Proust, c’est le temps – moi, c’est l’image.” Défense un peu étrange. L’aspect autobiographique ? Certes, par ici la liste. Le père militaire, l’asthme, la révolte étudiante, l’homosexualité, l’érudition folle. Comparaison, okay, mais c’est encore si loin de cette déraisonnable déraison. Et puis ensuite, reste à savoir quoi en faire. Ces chairs de Lezama arrachées au corps de la mémoire de Lima, ce n’est déjà plus José. La langue de “Paradiso”, sa mythologie, agissent comme la plus puissante des transfigurations au mont Thabor : ce n’est plus José, c’est un autre José, le fruit de la transmutation, l’ordonnateur des phénoménologies, le centre organique de tout un long et harassant développement du langage. Sans oublier sa sexualité omniprésente. “Paradiso” doit battre le record mondial pour le nombre d’occurrences du mot “phallus” et de ses variations, dans toute la littérature mondiale. Jamais aucune vulgarité. Aucune. Mais très souvent une touffeur dérangeante, maussade, égarée, où le sexe est souvent plus triste que célébrant, que ce soit sous forme hétéro ou homosexuelle. “Paradiso” ne brille pas du soleil des cartes postales : il est ombre, crépuscule, nuit, havre doux de la maison familiale, nuances effarantes de la vie extérieure.

Les personnages de “Paradiso” ne dialoguent jamais, ou plutôt leurs répliques sont si longues, si élaborées, si dramatiquement dépourvues de tout réalisme, qu’on ne peut plus parler de “dialogue” comme on le ferait dans n’importe quel autre roman. Ces personnages ne parlent pas : ils chantent. Ils chantent, non pas le monologue de leur existence, mais plus précisément toutes les connexions que leur vie établit avec l’univers autour d’eux : le chant de la famille, le chant de l’honneur, le chant des éléments… Leur individualité ne s’efface jamais totalement, mais toujours ils semblent se dissoudre, avec un étrange sourire, derrière ces choses plus grandes qu’eux et que leur langue raffinée, à la respiration plus ample que dans nul autre livre, fait se matérialiser en tout un fin réseau de textures superposées. Je suis le père, je suis la mère, mais déjà par-delà la mort je suis plus que cela, je suis statue, fantôme, personnage, sujet, et bien plus encore. Ces êtres humains nous sont donnés comme encore vivants, mais c’est déjà depuis l’autre côté du rideau de cyprès qu’ils nous parlent, doucement, sagement, et surtout longuement, par une magie du langage qui ne peut être attribuée qu’à une extraordinaire recréation postérieure de leur pensée. Ce qu’ils chantent, ils ne l’ont sans doute pas chanté ainsi ; mais par cette grâce qui leur est offerte de pouvoir, à travers les lignes, faire monter ce chant, il n’y a plus que ce chant-là qui prend place dans l’éternité.

Un univers du langage, de la pensée, de la découverte, qui depuis son île exploserait et résonnerait sans cesse, insaisissable dans ses métamorphoses. Voilà où cet extraordinaire recyclage permanent de la culture occidentale (ou plus) intervient : une perpétuelle réinvention mythologique de l’homme, entre ironie et célébration. Beaux bijoux de couleur, qu’on fait voler un instant dans le ciel d’or, et qui retombent en nouvelles figures au centre du cercle de nos ombres… Moins téléologique que son pseudo-jumeau français, moins désespéré aussi, “Paradiso” est un inlassable chant de la langue espagnole la plus serpentine, la plus miroitante, la plus décorée, la plus éblouissante. Lâchons enfin les mots point encore écrits, réputés galvaudés mais jamais autant mérités : “una obra maestra”.

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Nota : j’ai découvert “Paradiso” grâce à A.W., qui a été le premier à en parler ICI.

Le maître du marteau

[On croyait que je n'étais qu'une légende... et pourtant, je frappe un coup à la porte, toc toc toc, ça fait peur quand on ne s'y attend pas, hein? Tout ça pour dire ceci:]

Mon fils me démontre pratiquement comment mettre fin aux idoles et détruire les doctrines obsolètes en soi : commencer par détruire les objets concrets qui les renferment. Ici, Abel a mis à bas vingt-cinq siècles de philosophie :




Le surhomme habite chez moi.

jeudi 17 avril 2008

Échos d’échos, ombres d’ombres


Sorti en début d’année, Tourmaline de Joanna Scott semble avoir suscité peu d’écho : si l’on pose une oreille contre les filaments de la Toile – d’ordinaire si prompte à s’enflammer – point de TGV (Très Grosse Vibration) à l’horizon numérique. Tout juste l’imposante et lourde locomotive Le Monde (quoiqu’en cure d’amaigrissement – ce n’est pas pour rien qu’il faut euroraquer si l’on souhaite lire sans se salir les doigts) le 8 février, le tender Culture Café le 12 mars, suivi d’un seul et unique wagon le 26 mars : Country for Old Men, de T