6 septembre 2009

FFC2



De retour après deux mois de fausses vacances et au sortir de pénibles affaires d’architecture et de déménagement conséquent, le FFC a le plaisir de se présenter à vous accoutré de nouveaux habits - avec un *.com, s’il vous plaît, par vrai complexe de professionnalisme et faux souci de professionnalisme. Parce qu’après une grosse année à tâtonner dans le clair-obscur d’une petite entreprise hâtivement bricolée dans l’amour et l’enthousiasme, nous nous sommes rendus compte que quelques-unes des ramifications de la camionnette étaient encore trop branlantes pour tenir dans la tempête de nos (vos) méchantes exigences. Après une halte dans un Tunnel (en l’occurrence, un repas corse près de la périphérie parisienne et un gros pavé de discussions par claviers interposés), nous revenons. Remerciez l’équipe de graphistes gracieusement payés par la revente de SP, et profitez enfin décemment de nos archives qui reprennent, en plus du contenu de notre page blogspot, une sélection, élaborée par un jury de première bourre, des meilleures notes de (feu ou pas feu, nous sommes encore une démocratie) nos blogs respectifs. Nous n’avons pas pu (ou pas souhaité) transférer les commentaires, et vous nous en voyez tout à fait désolés. Notre espoir, nourri par quelques envies de voir la cause littéraire sur internet un poil moins limitée par l’architecture en Tetris chronologique des blogs, est de faire mieux, et si possible plus. Si vous voulez nous y aider, la porte est grande ouverte. Soumettez vos idées ou vous papiers, le chef Lazare décidera de vous publier (ou pas, mais surement que oui). Il y aura du changement, mais pas seulement. D’ailleurs, à la suite, Mr Lz. nous propose un autre chapitre de ses pensées montagnardes. Pour passer le temps, jusqu’à la véritable mise en route. Le FFC n’aime pas les promesses, c’est pourquoi il ne fait que suggérer (off the record) qu’il vous donnera ses pensées éclairées (forcément éclairées) sur William Vollmann, Alan Pauls, Jim Thompson, Lydia Millet, HP Lovecraft, Paglia, Vélut... C’est tout ce qui nous intéresse. C’est un début, mais ne soyez pas indulgent. Nous nous efforcerons de rester de votre côté.



LE NOUVEAU FFC C'EST ICI:

www.fricfracclub.com

C'EST LE 7 SEPTEMBRE
A TRES BIENTOT!




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1 juillet 2009

Le questionnaire du FFC : Marc Villemain


Marc Villemain est un écrivain né en 1968 qui vient d'être récompensé par la Société des Gens de Lettres pour son recueil de nouvelles, Et que morts s'ensuivent, un recueil drôle et cruel dans lequel le corps est malmené, blessé, malade, torturé et même dévoré... La figure de la protéiforme Géraldine Bouvier hante ces nouvelles des plus savoureuses...


Que ferez-vous lorsque plus personne ne lira de livres ?
Je ne crois pas à cette éventualité. L’homme cherchera toujours à consigner ses connaissances ou ses émotions et cherchera toujours à s’enquérir de celles des autres. Si ce n’est pas le cas, alors cela signifierait que l’humanité entre dans une phase d’involution. Hypothèse intéressante, mais les indices que nous en avons, même si d’aucuns peuvent sembler tangibles, demeurent assez marginaux et ne constituent pas une totalité suffisamment complexe pour faire sens. Sur un plan personnel, c’est autre chose. Ai-je besoin de lire pour vivre ? De penser, de réfléchir, d’aimer, oui, sans doute. De lire et d’écrire, je n’en suis pas complètement certain, même si cela me donnerait sans doute l’impression d’être un peu seul sur terre. Quelque chose en moi est irréparablement contemplatif : un coucher de soleil, les sons ordinaires de la nature, une bonne bière et l’attente de la mort pourraient suffire à me combler.

Le premier souvenir (ou émotion) littéraire ?
J’en citerai deux, qui se disputent les faveurs du protocole. Deux livres lus et relus à l’abri de mon oreiller, en suivant les lignes avec le doigt. Le premier est La locomotive du Club des Cinq , épisode brillant et follement romanesque où le brouillard tombe aussi grassement que des tranches de lard sur les landes bretonnes et prend au piège mes amis François, Michel, Claude et Annie, sans oublier ce bon vieux Dagobert. C’est dans cette opacité dangereuse qu’on entend ronronner le moteur d’un avion, lequel va inopinément larguer des caisses de dollars, opération à laquelle sont mêlés de terrifiques gitans. Premier souvenir de l'incomparable plaisir d’avoir peur.
Le deuxième, c’est Les Vacances, de Sophie Rostopchine, alias la Comtesse de Ségur. Une merveille. J’ai un peu oublié la distribution des rôles, mais je crois me souvenir que je me prenais pour le petit Paul, et que j’étais on ne peut plus sensible aux charmes respectifs de Camille, Sophie, Madeleine et Marguerite. J’associe tout cela à deux impressions : ma sensibilité à une certaine élégance de mœurs, et bien sûr mes premiers troubles érotiques.
Je serais tenté d’ajouter Michel Strogoff, mais je crois l’avoir lu après l’avoir vu, sous forme de feuilleton, dans les années soixante-dix. C’était adapté par Claude Desailly, l’ineffable créateur des « Brigades du Tigre ». Je me souviens surtout de cette scène, qui me hante encore, où l’on condamne Michel Strogoff à la cécité en passant devant ses yeux un couteau chauffé à blanc. Terrible.

Que lisez-vous en ce moment ?
En ce moment précisément, J. G. Ballard, sa Trilogie de béton (Crash, L’île de béton, I.G.H.). Je n’en dirai qu’une chose : d’avant-garde au début des années soixante-dix, il le reste au début du troisième millénaire et le restera trente ans encore, a minima. On aime ou n’aime pas, je comprends très bien les deux options, mais ça force le respect.

Quels sont les auteurs que vous avez honte de n'avoir jamais lu? Avez-vous réellement lu A la recherche du temps perdu en entier ?

Bien sûr que non, je n'ai pas lu La Recherche ! Je me souviens, plus jeune, avoir voulu m'y lancer, et avoir seulement lu ce qui, je crois, en constitue l'ouverture, Combray. C'est au même âge, où j'étais davantage intéressé par les périphéries théoriques de la littérature, que j'avais lu son Contre Sainte-Beuve. Mais n'ayant pas lu La Recherche, j'ai un peu l'impression de ne rien pouvoir dire de Proust. Ce livre a pour moi l'image d'un livre-monstre, si bien que je m'en défie un peu ; je veux pouvoir y venir à mon gré, quand bon me semblera. Car il est à peu près évident que je le lirai ; mais quelque chose me dit que je ne le lirai correctement que lorsque je serai, comme on dit, retiré des affaires ; cette lecture occupera donc sans doute mes vieux jours.
Il y a beaucoup d'auteurs, de réputés grands auteurs, que je n'ai pas lus, comme tout le monde. Mais je ne ressens aucune honte à cela (je ne vois d'ailleurs pas bien ce qu'un tel sentiment viendrait faire ici), la seule chose que je puisse éprouver étant le simple désir de les découvrir. Une vie d'ailleurs ne suffirait sans doute pas à lire, à bien lire, l'ensemble des chefs-d'œuvre littéraires que porte l'humanité. Je n'ai pas de nom particulier à vous donner, il y en a tant ; ou si, tiens, parce que j'ai les deux tomes sous les yeux : je n'ai pas lu Musil, L'homme sans qualités. C'est au programme, voyez, c'est là, sur ma table, depuis des années...

Suggérez-moi la lecture d'un livre dont je n'ai probablement jamais entendu parler.
L’Univers dégluti, de K. H. Cemmese – absolument introuvable.

Le livre que vous avez lu et que vous auriez aimé écrire ?
La Bible. Et tout le reste…

Quel est le plus mauvais livre que vous ayez lu ?
Aucune idée. D’autant que je trouve toujours une bonne raison de sauver un livre, même s’il me semble désastreux. Bref, votre question m’ayant laissé parfaitement coi, j’en ai parlé avec ma femme, qui lit beaucoup plus et beaucoup mieux que moi. Tous deux avons donc entamé une partie de « Jourde et Naulleau », ce jeu de société très en vogue. Malheureusement, les règles de ce divertissement continuent à nous échapper… Et puis, au fond, à quoi bon ?

Quel est le livre qui vous semble avoir été le mieux adapté au cinéma ?
Cela pourra vous paraître étrange, mais c’est pour moi l’entrée la plus compliquée de ce questionnaire… C’est que je ne suis pas un cinéphile très averti : j’aime le cinéma, énormément, mais comme un enfant peut l’aimer. Je ne dis pas qu’il me fait perdre mes capacités de jugement ou mon esprit critique, mais je l’associe toujours plus ou moins à un moment de détente, de ressourcement ou de répit. Je suis très décevant, intellectuellement, quand je dis ça !, mais je ne peux m’empêcher de l’éprouver… J’ai donc une conception du cinéma très américaine finalement, quasi-hollywoodienne. Il me faut du mouvement, de la situation, de la tension, de la repartie. Je suis très bon public. D’une certaine manière, on pourrait dire que j’aime du cinéma ce qui n’y appartient pas toujours stricto sensu.
Enfin bref, je vais citer plusieurs adaptations de films que j’ai aimées, inégales sans doute, mais que, pour la plupart, j’ai vues au moins deux fois. Ne cherchez pas un ordre, il n’y en a pas, ça vient comme ça vient. Beaucoup de bruit pour rien, de et avec Kenneth Branagh, accompagné de celle qui était encore son épouse, la délicieuse Emma Thompson. J’ai conscience du relatif académisme de la chose, de sa préciosité un peu étudiée, mais c’est un délice, romantique à souhait, merveilleusement joué. Et puis rendez-vous compte : porter Shakespeare au cinéma ! Donc, ce film m’emporte vraiment : je le souligne d’autant plus que je suis assez peu attiré par le cinéma qui distille un certain bonheur de vivre. Aussi est-il rarissime que j’aime une comédie, sauf à ce qu’elle arrive au niveau d’un Woody Allen – ce qui n’arrive pas tous les jours.
En fait, je suis sensible aux fresques, aux épopées, aux grands récits – c’est peut-être là que repose mon romantisme. Dans cette veine, je pourrais citer Le Nom de la Rose. Dieu sait que je ne suis pas très sensible à ce qui inspire le cinéma de Jean-Jacques Annaud, mais son adaptation de ce prodigieux roman était quand même une très belle réussite. J’en ai conservé quelque chose de très sombre, terreux et très puissant. Ou encore De beaux lendemains, d’Atom Egoyan, d’après le roman de Russel Banks. Je comprends qu’on puisse trouver cela un peu attendu, mais j’ai une vraie tendresse, dans ce film, pour le visage, les traits et la voix de Ian Holm.
Maintenant, que ces films m’aient plu, touché, inspiré, n’enlève rien au fait que quelque chose en eux peut finir par m’écoeurer. Au fond, je crois que plus les choses sont apurées, dégraissées, nettes, assumées, plus je les conserve. Mort à Venise, par exemple, de Visconti : je crois que c’était parfait, cette beauté ultra-maîtrisée, troublante, impalpable. Et Dick Bogarde y est magnifique. Ou Le silence de la mer vu par Melville. Ca, c’est un exploit. Un truc auquel personne n’aurait jamais pensé. Pour s’attaquer à ce texte-là, si sublime, si peu cinématographique, si taiseux, dont on sait par ailleurs tout ce qu’il représente, il fallait un certain génie. Et quelque chose de Melville, ici, de toute évidence, a été transcendé. Et puis ça fera plaisir à ma femme que je dise un mot du cinéma français, lequel a souvent tendance à m’agacer… Enfin il a fourni quelques belles très belles adaptations, c’est sûr : le Pialat de Sous le soleil de Satan, par exemple, ou celle de Simenon par Granier-Deferre, avec Le chat ou La veuve Couderc ; et puisqu’on évoquait Bernanos version Pialat, je pourrais aussi citer Le journal d’un curé de campagne, par Robert Bresson, dont je garde le souvenir d’une assez grande justesse, de quelque chose de douloureux et d’inspiré. Difficile aussi de ne pas dire un mot du Mépris, même si je trouve que Godard en fait toujours trop, qu’il est toujours trop présent. Mais c’est une sorte de mythe, et je ne sais plus guère, au fond, pourquoi j’aime ce film : est-ce la jolie moue perpétuelle de Bardot, est-ce la musique de Delerue, la maison de Malaparte… ? ; enfin j’ai conscience de cette qualité qu’a Godard de se sentir libre en tout et de tout, de la grande modernité de sa liberté. Mais je persiste à lui préférer Truffaut – dont on sait d’ailleurs combien il puisait dans la Série Noire.
J’ai un souvenir également très net de l’adaptation par Almodovar, dont je ne suis pas toujours très amateur, du Matador de Vargas Llosa. J’étais assez jeune lorsque je l’ai vu, et j’avais été subjugué par cet investissement charnel dans les couleurs du sexe et de la mort. Mais lorsque je l’ai revu, il n’y a pas si longtemps, j’ai été très déçu, j’ai trouvé ça lourd, kitsch, assez grossier en vérité… Pourtant, ce qui est intéressant dans ces cas-là, c’est que la première impression ne s’estompe jamais tout à fait : en fait, on court après, on essaie de la rattraper.
Au fond, comme je disais, j’aime sans doute un cinéma qui parvienne à conjuguer l’inventivité, l’intelligence, la tension et le jeu. A partir de là, je suis mûr pour beaucoup de choses. Par exemple pour Orange mécanique revu par Kubrick. Dans le registre, jamais égalé. C’est comme un livre de J. G. Ballard : de ces œuvres dont on dirait qu’elles n’ont pas d’âge, à ce point hors des normes qu’elles dynamitent et ringardisent les codes, qu’elles rendent la critique anachronique. Un cran en dessous, un film comme Misery, inspiré de Stephen King, mérite qu’on en dise un mot. On dira ce qu’on veut de King, et d’abord que ses livres sont presque faits in natura pour le cinéma. Ce qui est vrai. Qu’il est autrement plus aisé d’être le réalisateur de Misery que celui du Silence de la mer ou du Mépris. Et c’est encore vrai. Malgré tout, il faut reconnaître du génie à King et un sacré talent à Rob Reiner, qui a su saisir cette improbable relation entre un écrivain et sa lectrice pathologique. Et James Caan et Kathy Bates y sont assez époustouflants. Récemment, dans un registre qui pourrait s’en rapprocher, j’ai revu ce que Polanski avait fait de Rosemary’s baby, le roman d’Ira Levin. Je me suis plutôt amusé, mais c’est un film que j’ai du mal à penser.
J’ai un excellent souvenir de Short cuts, de Robert Altman. Quand on pense au culot qu’il lui a fallu pour mettre en film, non un livre, mais l’œuvre, ou disons la quintessence de l’œuvre de Raymond Carver ! J’ai parfois pensé à ce film, lorsque j’écrivais les nouvelles de Et que morts s’ensuivent, à la cohérence intérieure qu’Altman a comprise, disséquée et filmée chez Carver.
Mais j’aime par-dessus tout nos bons vieux polars noirs, pleins de codes, de clichés, de dérision, ces ancêtres des frères Cohen, de Lynch... Pensez seulement à ce que Hitchcock a fait des Oiseaux, la nouvelle de Daphne du Maurier, ou de Fenêtre sur cour ; à l’adaptation par Howard Hawks du Grand Sommeil de Chandler, ou à celle du Faucon Maltais, de Dashiell Hammett, par John Huston. Nous avons là un cinéma qui ne vieillit pas, et des romans que l’on s’amusera encore à adapter dans cinquante ans et davantage, c’est certain. Pour conclure, et tant pis si je ne suis pas très original, je dirai quand même qu’aucun de ces films n’a réussi à estomper le livre. Que l’obligation dans laquelle se trouve le réalisateur, fût-il un génie, de contracter ou d’extrapoler le propos, c’est selon, le conduit forcément à un parti pris qui l’éloigne du roman ; pas de son noyau, pas de sa source ou de son « dikt », mais de sa palette, de ses méandres, de ses digressions, de ses éclairages ou de ses obscurcissements volontaires, que le cinéma n’a donc pas la possibilité d’assimiler ou d’exploiter. C’est pourquoi il me semble qu’on doit toujours regarder ces films comme des objets à part entière. Leur réussite ou leur échec ne tient jamais au livre lui-même.

Écrivez-vous à la machine, avec un ordinateur ou à la main ?
J’ai le fantasme classique de la Remington – son cliquetis martial, sa carrosserie de tank, son martèlement incessant, qui donne à celui qui l’utilise l’impression d’un sacré rendement ; sans parler de ces bons vieux polars dont je parlais à l’instant, où le détective y tape ses notes dans un mouvement mêlé de flegme et de frénésie, armé pour l’essentiel de sa tête amochée et d’un whisky de caractère. J’ai souvenir, enfant, qu’il y a avait une machine à écrire à la maison – mais pas une Remington… Je m’en servais souvent, mais elle était de très piètre qualité.
Bref, aujourd'hui, pour l’essentiel, c’est l’ordinateur. Directement. On tape, on met en forme, et c’est plié. Prêt à être mailé. Le bureau est impeccable, pas de trace de pelures de gomme, d’épluchures de crayon, de taches d’encre sur les feuilles ou les doigts. Malgré tout, si je me suis sans doute définitivement approprié mon ordinateur, au point que celui-ci soit devenu un objet intime, presque inviolable, je me sens frustré de quelque chose. Car c’est tout de même très froid, très lisse, très propre, très silencieux. Le traitement de texte par ordinateur nous confronte à un objet textuel dont la forme est instantanément aboutie, ce qui peut donner une impression trompeuse du contenu. Car un texte tapé à l’ordinateur nous apparaît comme publiable en l’état, il représente une projection du livre à venir ; à tel point que j’écris mes livres en suivant une pagination standard des livres – je règle les tabulations en conséquence. C’est agréable parce qu’alors on a une petite idée du nombre de pages que cela représentera au final, que la typographie est peu ou prou la même que celle d’un vrai livre, mais cela nous fait aussi passer un peu à côté de l’artisanat de l’écriture, de cette sensation très physique, très crue, de tenir un crayon, de le faire riper sur une page, de la possibilité de chiffonner celle-ci et de la balancer de rage dans la corbeille, ce genre de choses.
Enfin, ce qui m’inquiète, c’est que je deviens très maladroit avec un stylo. Mes lettres vont finir par être aussi hésitantes que celles de mon fils, qui n’est pourtant pas bien vieux. C’est un peu effrayant, quand on y pense.

Écrivez-vous dans le silence ou en musique ?
Les deux. C’est mon problème : je manque de rituels d’écriture. D’une routine féconde. Je dois chaque jour improviser une nouvelle structure mentale, réinventer les conditions de mon exploit…
Le silence me va assez bien, toutefois. Mais il me faut un silence un peu terne, un peu mécanique. Celui de la nature est incompatible : trop de petits brins d’herbe où fixer son attention, trop d’écume à contempler dans les vagues, trop de petits animaux à observer. Je n’ai pas la concentration aisée et je suis très facile à distraire. Aussi je suis abasourdi quand un écrivain dit trouver les bonnes conditions d’écriture dans un bistrot bondé de gens criards. C’est selon, donc. Si je ne parviens pas à cette qualité de silence-là, la musique y supplée. Mais dans les grandes largeurs, et obligatoirement sous un casque. Un Requiem, c’est très bien : Bach, Fauré, Brahms, Mozart, pourquoi pas Verdi ; ou du heavy metal, quelque chose d’assez massif, obsédant, répétitif sans être sec, disons de Black Sabbath à Rammstein ; puis du piano solo, Keith Jarrett surtout (pas en trio donc, sinon je marque le tempo du pied et ça me perturbe). En fait, j’adapte la musique à ce que j’écris, à ce que j’ai besoin d’écrire. Je la choisis sciemment en fonction de ce que je veux ou cherche, et il peut arriver qu’elle participe directement du sens que je donne à mes phrases.

Qui est votre premier lecteur ?
Ma femme, parce qu’elle le vaut bien.

Quelle est votre passion cachée ?
Ma vraie passion, c’est la contemplation : le vide, le néant, le silence, l’inerte, mais aussi le bruit, la fureur, le spectacle, les gens, la nature.
Mais je conçois que ma réponse ne soit pas tout à fait satisfaisante. Alors je dirai : le heavy metal. Et pas seulement comme exutoire, ce serait trop simple (AC/DC y suffirait). Non, ça va bien plus loin que ça : cela charrie une esthétique du monde, une solennité mêlée de marginalité, une violence qui parvient à conjuguer archaïsme et sophistication, quelque chose de très profond finalement, ancien, enraciné, universel et sibyllin, doté d’une sorte d’intuition spontanée sur l’humain… Bon, voilà, je n’ai plus de passion cachée !

Qu'est-ce que vous n'avez jamais osé faire et que vous aimeriez faire ?
D’abord et avant tout, tuer l’amant de ma femme.
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23 juin 2009

Et au milieu coule une ligne droite, sur The Selected Works of T.S. Spivet



I: Il y a quelque chose de pourri dans la littérature américaine contemporaine, sur la forme (by Odot)

Et moi qui croyait que le fatras du Parfait Petit Laborantin POMO/MOMO (le Digressionator©, le Calligrammator©, Le Notedebasdepageator©, le Multiplicateur Automatique de Fonts©, le Super Labyrintemporel©, le Générateur Alchimique de Stream Of Consciousness©, l'Ascenseur de Niveaux de Lecture©, l'Aspirateur à Junk Culturel©) servait à agrandir l'espace depuis l'intérieur du texte plutôt qu'à l'aplatir; moi qui croyait que, comme l'écrivait Tristram notre PAPA à TOUS,

"les digressions sont la Lumière"(volume I, Chapitre XXII)
que les machineries astucieuses devaient rendre les ouvrages "unique en leur genre", que les Mondes-textes qu'ils faisaient naître se devaient nécessairement, moralement pourrait-on même dire tant est que l'on croît en une éthique de la littérature, d'être aussi vastes derrière que devant ne serait-ce que par respect pour les maboules qui se piqueraient de tirer les fils mais non, non, apparemment il est possible voire conseillé pour qui souhaite faire gonfler sa bankability, même avant d'avoir signé son premier contrat, d'user le fatras à son petit compte sans se soucier un instant de l'Univers-Texte qui frémit derrière l'Univers-Sans-Texte (celui d'avant John Locke / avant Bergson /avant Borgès qui aveugle encore tous ceux qui n'imaginent pas que c'était bien un Monde plus grand qui bruissait entre leurs mains, tard le soir, quand ils jouaient leur vie au dé dans un Livre dont ils étaient le héros) juste parce que Dave Eggers a fait son brillant hold-up sur les lettres ricaines comme ça un beau jour de l'an 2000 en gonflant sa douce sordidité par l'absorption en plein de ce bon vieux miroir déformant du texte dans un autre texte dans un autre texte parce qu'il était très cultivé et qu'il était tombé, peut-être, dans la marmite Fiction Collective quand il était moucheron, ou parce que dans sa suite Jonathan Safran Foer, un beau jour de 2002, a vu sa maison dans la montagne et fondé son autoroute sur la Face Nord pour monter illico tout en haut et ouvert la brèche à tout un bataillon de conteurs de vies douces amères, tous brillants tous mignons, bientôt agglutinés en Ecole tout autour des prairies de McSweeney's pour appliquer à la lettre à l'envers l'abracadabra d'Eggers et faire quelques livres jolis et très empathiques et pas mal d'argent avec (Rivka Galchen, Kiara Brinkmann ou Sheila Heiti ne sont pas encore tous arrivés en France, mais si vous avez lu Junot Diaz vous savez de quoi on parle);

plus vert encore, le gars Reif Larsen (pur nom, j'en suis moi-même vert de jalousie), a débarqué d'un simili nulle part (ou presque, puisqu'il a suivi le MFA du génial Ben Marcus à Columbia) et provoqué un riquiqui tsunami médiatique dans le monde littéraire US sur la foi d'une écharpage d'éditeurs autour son premier manuscrit arbitré par la wonder-agent Denise Shannon - la première vague des gogo-lecteurs haletants, dont nous fûmes grâce au pugnace Pugnax, se pressant immédiatement pour répondre à la question "qu'est-ce qu'il a de si spécial, ce million dollar baby?" et ignorant sciemment la mise-en-garde de l'astucieux Leon Neyfakh du New-York Observer, qui ironisait dès le 24 juin: "Why did T.S. Spivet send all of New York publishing into a frenzy? According to several people who saw the manuscript, it’s partly because it has lots of cute pictures in the margins. Sort of like a McSweeney’s book! Also Marisha Pessl’s Special Topics in Calamity Physics, which lots of people bought"; mais tant pis pour nous: nous sommes plusieurs au FFC, trop têtus dans notre crédulité, à avoir acheté l'objet la semaine de sa sortie, et plus d'un à l'avoir lu dans la foulée même après la révulsante citation de Stephen King en hors-d'oeuvres ("Here is a book that does the impossible, it combines Mark Twain, Thomas Pynchon and Little Miss Sunshine"), et effectivement, nous avons trouvé ça insupportablement "pretty" et "cute" et effectivement, McSweeney's a fait tilt dès la quatrième ligne;

et pour ce est de la machine littéraire, je vous jure de me croire, The Selected Works of T.S. Spivet ne mérite même pas que l'on en rédige une critique de 300 signes; sans se soucier une seconde de la pertinence des gribouillages dans les marges en regard du projet littéraire (ceci dit, vous l'avez deviné, il n'y en a aucune), c'est visuellement, seulement visuellement, laid, confus, immature, banal et très chichiteux; en s'en souciant, c'est plus grave encore, car Larsen a foncé tête bêche dans son wonder novel sans s'embarrasser d'aucune queue de morale littéraire vis-à-vis de Tristram notre PAPA à TOUS, à qui il pique sans vergogne ses initiales pour son narrateur-héros (peu importe si c'est même volontaire, David Foster Wallace aurait dit que "tout ce qui est écrit devient un genre de système qui contrôle tout ce qui est à l'intérieur"): ici le gadget POMO ne sert à rien d'autre qu'à décorer, et cette méchante transmutation du vertigineux paradoxe du signifié signifié en signifiant de signifiés en pure coquetterie décorative est, sur le papier, plus grave encore qu'elle en a l'air; certes, on justifiera que le système ici, c'est la fiction qui contient son narrateur, cet insupportable gamin effectivement tout droit sorti de la cuisse d'un inédit tout pourri de Safran Foer qui fait des cartes, qui voit le monde en cartes, qui gribouille le monde en cartes mais qui, c'est tout de même étrange, n'est pas foutu d'en établir une seule suffisamment ample pour même un peu commencer à nous faire rêver; et pendant qu'il recopie ses cartes (dont une des Etats-Unis, ce qui est prodigieusement intéressant), aucun acte, aucun désir écrivain n'intervient effectivement en sous-main pour établir une carte avec les cartes et creuser ou déplier d'autres dimensions dans l'atroce horizontalité du récit: car un seul et unique genre de lien survient ici entre les deux territoires inexorablement séparés et délimités (puis raccordés par des jolies flèches à la con) du Texte et des dessins, celui, littéral à en bouffer du foin, le seul et unique à éviter en vers et contre tout, quoi qu'il arrive (ça doit être dans la première leçon du premier jour de l'année de tous les Creative Writing Programs du territoire américain), de l'illustratif (et encore je vous parle pas dégueulis graphique en bonus à la fin du livre autour de Moby Dick avec "everything is fiction" gribouillé dans un coin, mais ma stupéfaction sur le sujet m'empêche tout commentaire supplémentaire); Otarie nous explique ci-dessous qu'il lit les gribouillis comme des parenthèses et effectivement, si c'était le cas, je me joindrais à lui et je dirais "pourquoi pas", mais a) je ne vois pas en quoi les gribouillis allongent seulement le texte, au mieux ils lui apposent quelques anecdotes subsidiaires qui ne sont jamais suffisamment longues pour agacer ou parasiter le texte dont ils dépendent et b) pourquoi diantre alors prétendre faire jouer à ces petites décorations les rôles complexes de grammes cartographiques qui seraient supposer démultiplier les grilles de lecture et faire un réseau hors du texte avec lui-même ou avec le reste du corpus littéraire universel?; car le reste à lire n'est rien d'autre qu'un mortel récit, tout droit, tout plat, gonflé ras la gueule de clichés à crever d'ennui (le hobo qui prend le train, une société secrète, une famille qui s'aime, des inventeurs farfelus it's a tough world out there) et de tous, tous, tous les poncifs du Grand Roman Américain© (Twain, Moby Dick, Darwin, la mécanique quantique) distribués sans aucune justification aléatoirement entre deux histoires très ennuyeuses évidemment séparées par une mortelle mise-en-abyme; il n'y a rien, rien, rien d'autre à lire dans cette bluette prodigieusement agaçante, rien, rien, rien à discerner sur le monde, rien, rien, rien à comprendre sur la littérature, aucune nécessité littéraire, aucun désir, aucune vista, The Selected Works of T.S. Spivet est un livre doucereux et idiot et manifestement plutôt fier de l'être et j'en arrive à la conclusion que son dispositif tout entier est finalement une diatribe gratuite et maléfique contre la modernité.

II: sur l'empathie (by Otarie)
Est arrivé ces dernières décennies l'émergence ou la visibilité d'un problème ; l'empathie en fiction, petite salope commune, s'est chez certains remuée en une constante de proximité visant à flatter gentiment le lecteur et/ou à simplement faire en sorte qu'il se sente un peu mieux par d'autres moyens que le positivisme de l'histoire ; vicieux forcément et chacun l'estimant se voit fiché comme suspect, mais arrivent les gens normaux affublés de l'une ou l'autre caractéristique chouette, qui résonne avec quelques comportements vaguement négatifs invisibles de celui qui regarde (ici n'importe quelle manie de répétition renvoie à la maniaquerie autiste de T. S. Spivet ; son mieux disparait dans le commun) et qui surtout est donné d'une telle manière qu'il n'est pas foutu de l'utiliser convenablement ou à pleine puissance—ceci, ce creux, se signe comme l'inverse des baudruches au caractères possédant d'énorme zones de blanc auquel le lecteur peut s'accorder ; ici le personnage n'est plus le référent réel ; un lien, pourquoi pas, avec les millions de cynismes et contre-cynismes successifs qui ont accompagné l'humanisation des héros—, étant donné qu'il est, malgré tout, un simple humain, peu dégourdi en dehors de la capacité en question. … ouais, c'est un peu ça, on retourne un aspect négatif du comportement (pour poursuivre l'analogie : les manies) pour le déborder en positif (la cartographie—de même certains gros sacs sans aucune âme de gastronome pourraient s'estimer épicuriens et heureux, un colérique passionné, etc.) (il ne s'agit pas d'accorder le lecteur au personnage au sein de la fiction, mais d'accorder les deux au moment de la lecture, en déséquilibrant ce que peut être l'immersion) : certains mécanismes sont facilités par le jeune âge de T. S. C'est un gosse, il est supposément idiot et naïf, mais tout se forme autour d'une inversion et des mensonges adjacents : s'éloigner du majoritaire n'a jamais signifié se couper de diktats, moins visibles. Un hobo n'est pas forcément un gentil bonhomme intelligent qui a décidé de se couper de l'industrialisation ou a compris assez tôt qu'il n'était pas fait pour ce monde. Tout au long du texte, c'est cette unilatéralité inoffensive et barbante, qu'elle apparaisse sous des atours simples ("la médiatisation c'est vraiment trop nul" ou cette bien trop présente évocation de la science comme étant de petits dessins sur du papier, ces ennuyeuses réflexions sur la cartographie n'amenant à aucune réciprocité) ou qu'elle réussisse à tromper plus aisément son incapacité à évoluer (toute une béatitude autour d'une simplicité coincée dans le simplisme), qui empêche au texte de former une chose d'intérêt. Chaque élément, chaque événement est comme plaqué et recroquevillé sur une feuille de laquelle on aurait banni ses bifurcations et contraires, tout n'est plus circonscrit qu'à l'évidence du monotone, du commun et du petit. Ne leur laisser aucune place annule petit à petit l'existence du récit.

Le seul capable d'avancer un semblant de tension s'est déroulé hors de la narration, coinçant encore un peu plus, si besoin était, ses ambitions cartographiques, jusqu'à se demander si ambition est une insulte. Voulant à la fois être une recension du tout (en s'excusant d'avoir à le diluer pour n'arriver qu'à de gentilles petites choses) et du changement (T. S. Spivet est proche de se balancer dans l'adolescence ; toute une partie du roman se veut de transport), l'ensemble des dessins n'offre en général que redoublement du texte—ce qu'est T. S. limite l'apport qu'une différence de perception ou de reproduction pourrait amener : en vis-à-vis avec son expression la plus banale, l'évocation n'est plus. Surtout, la faiblesse du tout fait perdre la réussite de ce qui pourrait autrement être une précision diabolique, lâchant toute idée de polysémie pour centrer ses effets. L'automatisme pénible de ce qui devient rapidement un procédé empêche les dessins de revêtir autre chose que l'illustration au sens le plus bas du terme, ne proposant ni alternative ni autre lecture que celle des huit ou neuf mots auxquels ils sont liés. Quelques uns se détachent du tout, donnant une réelle entrée sur une alternative, incapables pourtant de combler les failles et de—ne serait-ce que—simuler un ensemble cohérent.

Il faudrait évaluer le pourcentage des hors-textes (tout le petit bordel baladé dans les marges, se plaçant comme autre type de parenthèse, pourquoi pas) apportant des informations valables (n'est-ce pas le principe d'une carte : centraliser des faits et les rendre lisibles selon une perception plus vaste ?... T. S. lui-même a une révélation en comprenant que les cartes qu'il cherche et cherchera à réaliser impliquent des milliers de composantes qu'il faudra étudier et combiner, simplifier sans réduire ; qu'en fait le texte ? Rien). N'a l'air d'exister au fond aucune distance entre les actions et la narration (on pourrait évidemment arguer du bien-fondé de narrer un texte sur la cartographie à la première personne), entre tout ce qui repose ici, soumis à des niveaux égaux et plats, attendant peut-être une résonnance d'un lecteur peu délicat ou peu au courant du fait que la joie possède plusieurs expressions et couches, est ce qui est derrière un sourire avant de l'être lui. Etre charmant, généreux et touchant (comme il se dit sur la jaquette) ne suffit sans pertinence ni rien à donner, à peine une béatitude qui s'annonce l'air benêt comme n'existant que par l'environnement nauséabond qui l'entoure, assez satisfait d'être ici pour se donner la peine de se bouger le cul… ennui...

Aussi stylisées sur le rien, la prolifération des digressions enduit de pénibilité l'ensemble gentillet qui conduit la première partie du texte, comme si Reif Larsen était tout bonnement incapable de faire exister une narration (on ne lui en veut pas vraiment, la bestiole est bien plus compliquée qu'elle en a l'air) et n'avait jamais vraiment su si c'était une bonne chose ou pas. Se force un peu, l'accumulation de dérivatifs devenant dilution improbable comme insipide. Il remplit comme il peut le statique et simule les liaisons de l'un à l'autre secouage de remémorations et incises indues ; T. S. vivote au milieu de ses souvenirs en boucles fermées, jusqu'à son évasion et la dispersion de l'environnement ; on pourrait croire qu'après l'assez réussie peinturlure d'une lampe pour inquiéter un chauffeur et stopper son train pour actionner le mouvement, tout ceci aurait disparu. Le premier indice est que le texte n'est pas au présent : T. S. raconte une histoire qu'il a déjà vécu et se donne le droit de lui adjoindre moult saloperies et fausses précisions. Il n'y a pas réellement de deuxième indice : le voyage lui-même est annulé et anéanti par l'attaque de la Digression Ultimement Pesante, qui peine à amener un soupçon d'intérêt tant elle est minée par sa volonté d'apporter à la fois une structure réflexive pour T. S. et un lien à la famille qu'il a choisi de quitter un moment (c'est un texte écrit par sa mère, pratiquant la "science" au sens Spivet, i.e. toujours gentille et câline, à propos d'une aïeule de T. S. et non de ladite mère, elle-même menée à science) et une certaine rythmique secondaire, ici pour s'aligner sur la régularité du train tout en voulant l'oublier (ce n'est qu'un train : ce qu'il représente est bien plus intéressant que lui, c'est un moyen de transport ; chez Larsen, au milieu de ce qui s'y fait, rien n'existe vraiment que dans des limites ridiculement réduites). On touche encore au lieu, mais la cartographie du changement, idée de premier ordre si l'on s'y penche rapidement, n'a même jamais le début d'une existence (encore une fois, ici aurait pu s'axer l'idée d'une cartographie réalisée par quelqu'un placé sur la carte au moment de sa réalisation, mais rien). Avancer dès l'exergue que les endroits les plus importants ne se trouvent pas sur les cartes habituelles, voire sur aucune, ne suffit qu'à donner un ton qui se voit vite aplati par les mensonges de vraie-fausse exhaustivité et de remplissages ; les tunnels évasifs ne permettent pas non plus de s'accrocher à une nouvelle dimension ni à emplir les précédentes d'autre chose que d'anodin. [lire l'article complet]

7 juin 2009

Matérialiser l'imaginaire


Vous pourriez penser que pour un litt-magazinero comme moi, en bonne santé (ça reste à voir) & en adéquation avec ses principes, les avantages l'emportent sur les inconvénients. Ça serait méconnaître le sujet. Je me disais que d'être seul une bonne partie du temps serait une source inééééépuisable de satisfactions intellectuelles qui ne ferait que décupler ma concentration à la lecture &, soyons totalement crazy in love, à l'analyse de cette base de donnée infiniment inépuisable &, surtout, ô combien frustrante (pile de livres à lire: à peu près une cinquantaine). Au lieu de ça je passe mon temps à emmerder les copains dans la salle de rédaction du Club, je leurs propose une collection absurde de photos d 'Alain Fleischer en artiste méga sourcillé (dont une en Maître des Réveilles Matin), j'essaie de finir un machinchose sur le buko-fantesque-mais-pas-que Fuck America d'Hilserath (je viens de m'y reprendre à quatre fois pour écrire correctement son nom)... raaaaagh!!! HilseNrath (cinq), j'écoute "Without Mabataki" de Yuichiro Fujimoto en me persuadant que je pourrais faire mieux &, c'est là où je voulais en finir (venir ne sert plus à rien), reste planté, extatique, devant le carte du monde qui surplombe mon lit, sur laquelle j'ai mis de petites étoiles vertes là où je suis déjà allé & qui menace de s'effondrer au moindre courant d'air. Allez zou! avant d'attaquer pour de bon: j'ai cette carte avec moi depuis mes 13 ans - ça n'est évidement pas la même depuis tout ce temps - juste un peu. La première, offerte par mon grand-père, était une carte des Messageries Maritimes avec, en rouge, toutes les lignes qui partaient de Marseille & du Havre. Cette carte est morte je sais plus très bien comment (patatras!) mais elle fut remplacée. Je me console en me disant qu'il existe une carte platonicienne au-delà de toutes les cartes & que, chaque carte étant la Carte, n'importe laquelle peut remplacer ma carte des Messageries Maritimes. Mais hier, en bloquant par ci par là, évitant de relire pour la énième fois des passages entiers d'Extinction de Bernhard (Ma mère n'est qu'une sombre connasse! Ai je dit à Gambetti & puis les jardiniers c'est les meilleurs, pas comme ces cons de chasseurs...) je tombe sur ceci:


BücherLandes via Strange Maps
(cliquer sur la carte pour agrandir)


En substance le texte explique que cette carte est l'œuvre d'un illustrateur allemand, Alphons Woelfle, & qu'elle représente l'étendue & les divisions du BücherLandes (le Pays des Livres). Comme on peut le voir la carte est constituée d'une demi douzaine de territoires dont la plupart sont distinctement nommés: Leserrepublik (le République des Lecteurs), Vereinigte Buchlandelsstaaten (les États-Unis des Libraires), Recensentia (une sorte de Royaume de la Critique), Makalaturia (le Pays de la Page Blanche... pour les fans de poésie US: les Terres Vaines), la capitale de ce continent de l'imaginaire, dont Manguel s'est allègrement passé, se nomme Officina que l'on pourrait traduire par l'Officine, le Bureau ou, plus vraisemblablement (vu la petite « polémique » que l'on retrouve dans les commentaires) par: l'Atelier (sous entendu celui de l'imprimeur). Derrière ces grandes lignes se cachent quelques subtilités géographiques plutôt intéressantes comme le Volksausgabenteich, le Lac des Éditions Populaires (juste en dessous à droite de l'enluminure de la carte), ou le Schloß Platitüde, Château des Lieu-Commun (en bas à gauche, pas très loin du Gemein Plätze, le Terrain d'Entente)... le pays de la Poésie (Poesia) qui est une presqu'île (presque isolée mais pas tout à fait) dont la forme est celle d'une harpe. On y voit aussi une Mer des Nouvelles Parutions (Meer der Neu Erschetnungen), une mine de de la Littérature Dégénérée (Asphaltliteratur Bergwerke) placée dans la République des Lecteurs mais à la frontière avec la Province Interdite (au milieu à l'extrême gauche – hum...) etc etc... les germanophones vont se régaler.



Voilà pour la forme. En y lorgnant de plus près &/ou en regardant d'autres cartes différentes, comme celle-ci par exemple, on s'aperçoit surtout d'un mouvement sous-jacent qui lie tous les éléments entre eux. On s'aperçoit de ce que, finalement, elles (les cartes) projettent en nous: une constellation d'interactions entre une multitude d'entités (auteurs, mouvements, concepts littéraires...), relations de faits, éventuelles ou contradictoires & filiations aussi. Filiations secrètes ou fortuites à moins qu'elles ne soient trop évidentes . De tout ceci il en ressort un immense réseau de connexions qui s'attacheraient à se renvoyer l'une vers l'autre indéfiniment. On pourrait penser que la place de chacune d'elles n'est pas fortuite, qu'il se dégage de cet agencement un « dessein », & subitement je repense au diagramme de Moreno sur l'œuvre de Bolaño que l'on a usé jusqu'à la corde l'année dernière ou encore, plus proche de nous, cet incroyable arbre généalogique PoMo exécuté par l'ami Odot (pour le Chronic'art#33 - Marges Américaines).

Rien n'y fait, une immense bibliothèque émerge - une espèce d'organisation qui se voudrait moins rigide & on parviendrait presque à en tirer un système, cette barbarie philosophique héritée d'Aristote, Thomas d'Aquin & Hegel, qui nous permettrait, à tout hasard, de structurer un tant soit peu ce charabia. Ceci dit, tout reste impalpable & c'est cela qui est intéressant. Il y a une espèce de dichotomie exponentielle, un travail de l'imaginaire, un jeux de significations magiques, voire erronées, qui s'appuie sur une science très pointue, un outil politique.
Bien sûr chacun de ces mots, de ces noms posés entre deux montagnes est un moyen d'écrire le monde différemment. Écrire le monde ou l'imaginer. Kif kif. La représentation de ce dernier à travers des noms fictifs, des lieux agglutinés les uns aux autres peut parfois confiner au naturalisme le plus aigu sans jamais pourtant se départir de cette imagination vitale. La carte de la Terre du Milieu en est l'exemple le plus frappant, où l'on voit un J.R.R. Tolkien ne reculant devant aucun excès de détails à l'intérieur même de son texte & qui pousse la « perfection » du vraisemblable à son paroxysme. Ou encore celle de l'île de la série Lost qui, en matérialisant presque officiellement les lieux du scenario, ouvre de nouvelles possibilités dans la fiction. Les cartes imaginaires ont toujours été les plus passionnantes parce qu'elles sont toutes pleines jusqu'à la gorge de « sens ». Chaque détail, le moindre cours d'eau, la moindre forêt est une épopée totale. Je me souviens que la première fois que j'ai eu entre les mains le récit des expéditions que Raleigh avait fait en vue de découvrir El Dorado: j'ai passé les trois premières heures à scruter les différentes reproductions d'époque (celle de Henricus Hondius, 1635 – Sanson d'Abbeville, 1734 – des éditions Hulsius, 1599... toutes disponibles dans l'édition Utz) avec des mentions du genre « possible passage vers El Dorado » ou « Lac Eldorado – entrée sous marine ». Les quatre cartes du livres sont toutes identiques quant à la géographie déjà éprouvée mais pas une ne place l'El Dorado au même endroit & ce, bien avant que Candide vienne y ajouter son avis.





Pour finir cette digression impromptue au style étrangement ampoulé, & qui pourrait largement se poursuivre à la lecture d'un article du Bookforum, quoique sur d'autres niveaux, il me faut repenser à ma ville natale dont le plan, roman picaresque à lui tout seul, est une pure extension de l'imaginaire local. En écrivant cela je farfouille un coup dans ma collection de cartes. J'en ai un sacré paquet depuis celle de mon grand-père, de Tombouctou à Lisbonne en passant par New York. Chacune d'entre elles est une machine fictionnelle en veille. Rester une heure en regardant les ruelles du quartier de Josevof ne me rappelle pas seulement mes lectures de Kafka ou de Meyrink mais m'en offre une nouvelle version. Tout le monde sait aujourd'hui que le plan de Washington DC contient cent fois plus d'énigmes que tous les romans piteux de Dan Brown réunis, tout le monde sait que L'Enfant était un petit malin. Borges disait que la Bible était sans aucun doute le plus grand livre fantastique jamais écrit. Vrai. Les cartes & les plans itou.
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28 mai 2009

Le questionnaire du FFC: Robert Juan-Cantavella

Né à Almassora en 1976, Robert Juan-Cantavella fait partie des écrivains qui sont en train de faire bouger la littérature espagnole contemporaine. Il a publié Proust Fiction, recueil de nouvelles salué par Julián Ríos et Juan Goytisolo, ainsi que deux romans, Otro et El Dorado. Il a aussi été responsable de Lateral, excellente revue culturelle barcelonaise et a récemment traduit en castillan Zone, de Mathias Enard. Il existe actuellement des projets de publication française de Proust Fiction et El Dorado. Ces deux titres ont été évoqués en détail sur Tabula Rasa.


Que ferez-vous lorsque plus personne ne lira de livres ?
On ne peut pas dire qu'il y ait beaucoup de gens qui lisent mes bouquins, je ne crois pas que ça changerait beaucoup de choses pour moi. De toute façon, je pourrai faire quelque chose d'autre, je ne suis pas prédestiné à la littérature ou quelque chose du genre.


Le premier souvenir (ou émotion) littéraire ?
La première lecture dont je me souviens, c'est les BD de Mortadelo y Filemón et des romans abrégés pour enfants, comme Robinson Crusoe ou Dr. Jekyll y Mr Hide, il y avait des illustrations au début de chaque chapitre. Une des émotions dont je me souviens avec le plus d'affection, c'est le rire, le rire que me causa la lecture des Exercices de style de Queneau: j'étais en train de le lire assis sur le lit et j'ai dû me lever pour fermer la fenêtre, au cas où quelqu'un de l'appartement d'en face me voyait rigoler ainsi, un livre et la main, et pensait que j'étais fou.

Que lisez-vous en ce moment ?
Puente de Alma, de Julián Ríos, Bastard Battle, de Céline Minard (par ta faute) et Dinero, une BD de Miguel Brieva.

Quels sont les auteurs que vous avez honte de n'avoir jamais lu? Avez-vous réellement lu A la recherche du temps perdu en entier?
Non, je n’ai pas lu A la recherche… en entier, mais bien les trois premières et la dernière partie (c’est de celle-là que parle Proust Fiction, de la dernière partie, dans laquelle il y a une théorie de l’art très intéressante, tirée des Allemands). Et l’auteur que j'ai honte de n'avoir jamais lu est Henry Miller, j’ai lu le début de je ne sais plus quel livre et ça m'a fasciné, mais je ne sais pas pour quelle raison, je me suis arrêté et je ne l’ai jamais repris. Peut-être vais-je le reprendre maintenant.

Suggérez-moi la lecture d'un livre dont je n'ai probablement jamais entendu parler.
Asesino Cósmico, de Curtis Garland. C'est un des pseudonymes de Juan Gallardo Muñoz (Barcelone, 1929; d'autres sont Johnny Garland, Addison Starr, Donald Curtis, Kent Davis, Don Harris, Glenn Forrester ou Elliot Turner). Depuis la fin des années '50, il a écrit plus de 2000 romans: de terreur, de science-fiction (appelés “de l'espace”), de détectives, de l'ouest (western). On les vendait dans les kiosques à 5 ou 10 pesetas (à peu près 5 centimes d'euro). Ce type d'auteur écrivait deux ou trois romans par mois, parfois plus, et les maisons d'édition les obligeaient à adopter des pseudonymes, normalement anglo-saxons, pour des questions d'ordre commercial.
Parmi les compagnons de voyage de Curtis Garland, on trouve Joseph Berna, Ralph Barby, Lou Carrigan, Marcial Lafuente Estefanía ou Corín Tellado (tous des pseudonymes). Les deux derniers (se consacrant principalement aux romans “de l'ouest” et “romantiques”, respectivement) sont ceux qui obtinrent le plus grand succès, et les meilleurs conditions économiques de la part de leurs éditeurs (il s'agissait essentiellement d'un seul: Bruguera), dans des temps aux pratiques éditoriales absolument léonines. Il s'agit de romans courts, et d'un genre qu'avec les années, l'influence nord-américaine et en se fixant principalement sur sa forme de distribution et de commercialisation, on a appelé “pulp”, ignorant les différences de genre. Le grand Kurt Vonnegut a un personnage qui s'appelle Kilgore Trout, à travers lequel il parle de façon hyperbolique de ce type d'écrivain. On publiait les romans de Kilgore Trout dans des revues porno (alors que ses écrits ne le sont pas), mais on ne l'informait jamais ni de quand ils allaient paraître ni dans quelles revues, ce qui forçait le pauvre homme à aller à la recherche de ses textes dans des lieux très sordides. Ce n'est pas le cas de ces auteurs, qui étaient déjà reconnus en leur temps d’un point de vue populaire, et publiés dans de vrais volumes. Mais je sais, par exemple, que Juan Gallardo Muñoz ne conserve que 20 de ses romans, plus ou moins ceux que j'ai moi aussi, achetés entre 1 et 3 euros au Mercat de Sant Antoni, un délicieux marché de livres anciens qui a lieu les dimanche matin à Barcelone. Curtis Garland est un des classiques du genre, et de cette époque sauvage, qui en Espagne a aussi son équivalent dans le monde de la BD (également chez Bruguera) et dans le cinéma, avec un réalisateur comme Jess Franco (célèbre pour les films dans lesquels il mêle terreur et porno) qui dût, aussi bien à cause du porno que de sa vision joueuse de la terreur, travailler en dehors d'Espagne, alors sous la dictature franquiste. Asesino Cósmico raconte l'histoire d'un extra-terrestre malveillant nommé Ukk qui arrive sur terre dans sa soucoupe volante avec l'intention de détruire la planète.

Le livre que vous avez lu et que vous auriez aimé écrire ?
La vie, mode d'emploi, de Georges Perec. Il me fascine parce que s'y conjuguent deux éléments que je n'avais jamais vus conciliés en un seul livre. Un formalisme extrême, qui est un élément qui, à l'époque comme aujourd'hui, m'intéresse beaucoup, avec une grande puissance littéraire. Normalement, les livres que j'avais lu jusque là et qui avaient un degré si grand de formalisme, de jeu structurel, ne me satisfaisaient pas tellement au niveau du récit, de la prose, de ce qui a à voir avec l(es)' histoire(s). Perec, lui, y parvient, tout comme je pense que La maison de feuilles de Mark Z. Danielewski y parvient aussi, dans une autre mesure.

Dans votre parcours de lecteur, quel livre vous semble avoir été ou être encore le plus surestimé par les critiques et les lecteurs ?
Je ne sais pas. Je trouve cette question très difficile. Je ne suis pas un assez bon lecteur, ni assez audacieux, je tente d'y répondre et j'ai mal à la tête.

Quel est le plus mauvais livre que vous ayez lu ?
La majorité des livres que je commence, je ne les termine pas. Quand un livre ne me plaît pas, je l'abandonne. Le champion des mauvais doit être dans le tas. Mais d'un autre côté, j'ai travaillé comme lecteur éditorial et comme critique, et là aussi j'ai dû lire un paquet d'ordure, mais je vais suivre un code déontologique dont je sais qu'en réalité il n'existe pas pour n'en nommer aucun.

Quel est le livre qui vous semble avoir été le mieux adapté au cinéma ?
King Lear - Shakespeare / Ran - Kurosawa.

Écrivez-vous dans le silence ou en musique ?
En musique.

Qui est votre premier lecteur ?
J’en ai trois, Óscar Gual, Aina Mercader et Anna Juan Cantavella, toute une équipe.

Quelle est votre passion cachée ?
Durant l'été 2007, j'ai examiné des vieux numéros de la revue Hola, la revue sentimentale la plus “madame” et le plus conservatrice d'Espagne, et la source la plus autorisée que je connaisse pour s'informer des mariages, des baptèmes et des communions de familles royales européennes en temps réel. A l'époque, je l'ai fait pour me documenter pour mon roman El Dorado, mais j'ai gardé un certain goût pour elle, et je ne la lis plus seulement quand je vais chez le dentiste.

Qu'est-ce que vous n'avez jamais osé faire et que vous aimeriez faire ?
Gagner à la loterie.
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25 mai 2009

CLASSER AVEC CLASSE (I)

# petite dérive canonique à l'Aveugle

Est classique le livre qu'une nation, un groupe de nations, ou la durée, ont décidé de lire comme si, dans ses pages, tout était délibéré, fatal, profond comme le cosmos et susceptible d'interprétations sans fin. [...] Une préférence peut bien être une superstition.
Jorge Luis Borges, « Sur les classiques», Autres inquisitions


On connaît l'hyper-classique « certaine encyclopédie chinoise » que tout le monde cite que Foucault cite que Borges cite que Franz Khun cite qu'un encyclopédiste chinois a rédigée, intitulée Le Marché céleste des connaissances bénévoles, et qui présente une classification absolument fantaisiste (et peut-être plus prompte à dire quelque chose sur l'univers, du fait de ses écueils et bizarreries, que la langue exhaustive et mathématique de Wilkins ou de ses homologues cités aussi, au même endroit, par Borges) :
« Dans les pages lointaines de ce livre, il est écrit que les animaux se divisent en a) appartenant à l'Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s'agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches. »
Venant de Borges, spécialiste à sa manière de l'insinuation et du biaisement, on pourrait largement accepter que cette taxinomie animalière ait été écrite dans un sens bien précis : prendre les animaux pour des livres, et les catégories encyclopédiques pour des rayons de bibliothèque – il s'agit toujours chez lui de mettre la littérature au premier plan, et les divers règnes de sa faune si diverse et difficile à inventorier. Peut-être la défiance régulière de Borges envers toute proposition philosophique totalisante et autoritaire l'a-t-il poussé à cette nouvelle fantaisie, lui permettant d'équilibrer le très sérieux vertige métaphysique et néanmoins imaginaire de sa Bibliothèque de Babel. Son invention (au sens où Colomb invente l'Amérique) permet de plonger dans la plus ancienne culture (chinoiserie borgésienne) et de retirer pour nos jours une manière nouvelle de trier les cartons mentaux. C'est un peu ça la modernité, faire du neuf avec du vieux, ou bien encore l'inverse, faire du vieux avec du neuf : croyait-on seulement qu'il avait cité cette vieillerie trouvée on ne sait où, qu'il nous apparaît ensuite qu'il en est l'inventeur (Borges, c'est Ménard, en fait). Une notice consacrée à « La langue analytique de John Wilkins » ne nous apprend rien sur la véracité des sources de Borges – il s'agit de l'article de Borges d'où est tirée cette classification (Autres inquisitions, édition de La Pléiade de ses oeuvres – rare, car épuisée aujourd'hui, ce qui découragera d'avance le lecteur éventuel de cette note d'aller corroborer mes palabres).
Mais enfin, le canon littéraire est tel que nous lui devons bien une toute vénérable confiance.


Il n'aura jamais cessé de jouer au chat et à la souris avec le lecteur, le pointant très précisément du fût ironique et inquisiteur de son revolver rhétorique, menaçant l'orgueil de celui-ci de n'avoir pas lu ou relu tel Shakespeare ou tel Dante, tel Edda ou telle Odyssée, et bien encore tel auteur a priori mineur qui de fait semble passer au premier plan de la Bibliothèque (que d'autres appellent... l'Univers, je le rappelle). Alors que Monteroso avait déjà sérieusement entamé l'ego du lecteur avec sa petite & salvatrice pique, je poursuis, hanté, la dérive qui n'est cependant et de loin pas née d'hier, avec ce spectre borgésien accroché à mes épaules. Le plus anglais des argentins me rend plus argentin que je ne suis (j'aurai pu l'être, si un aïeul italien au siècle dernier avait préféré l'eldorado argentin aux forêts suisses et alsaciennes qui nécessitaient leur quota de bûcherons – et puis c'était moins loin pour rentrer au village, de temps à autre), et impose son écrasante présence au point que je dois moi-même souffrir du complexe de ce qu'une bonne partie de la littérature argentine (et mondiale) qui se veut un tant soit peu moderne souffre : que faire après Borges.
Et donc, bien sûr, ce syndrome n'étant pas spécifiquement contemporain, que faire après Shakespeare, Dante, les Eddas et L'Odyssée.
Que faire après.
Je crois que Borges nous dit qu'il faut faire avec (ah ! avec toute l'ambiguïté que cette expression peut porter) :
« je crois qu'un livre classique est un livre que nous lisons d'une certaine façon. C'est-à-dire que ce n'est pas un livre écrit d'une certaine façon, mais lu d'une certaine façon. [...] Un livre classique est un livre lu d'une certaine manière. »
Borges en dialogues, J. L. Borges et O. Ferrari, 10/18
voire faire dans, dedans, à l'intérieur :
« dans le cas d'un sonnet, par exemple, on devient ce qu'était l'auteur quand il l'a rédigé, ou quand il l'a imaginé. C'est-à-dire que, au moment où nous disons : "Poudre seront, mais poudre énamourée", nous sommes Quevedo, ou nous sommes quelque latin – Properce – inspirateur de Quevedo. »
op. cit.
La pénétration d'un classique – cette « certaine » lecture dont il parle juste avant – doit permettre de traverser le temps, d'y voyager littéralement dans les deux sens, la temporalité devenant matière malléable pour le lecteur, support ou medium avec lequel construire ce qui ne semble pas simplement donné, ce qui n'est pas simplement donné.
Pas contre, pas pour, ni selon ou en en faisant abstraction, mais : le passé mené à notre présent, et notre futur à ce qui est là. L'Eternité, l'une des principales obsessions de Borges, paraît chez lui non pas faire partie d'une idéologie, d'une croyance ou d'un mode de vie (rien de religieux ou politique, par exemple, si l’on considère, s'agissant de ces... faits, de réalité), mais bien une indispensable fiction qui permet de saisir le fugace, qui indéniablement nous construit en tant que lecteur. Un esthétique, en fin de compte ; le rapport, la relation éternité-fugacité comme essence d'une esthétique. Son canon aurait plus à voir avec une pratique fixatrice du fugace dans l’éternité, ou comme fuite de l'éternité dans le fugace. Et comme pratique, elle est évidemment toujours en développement.
Canon mobile en exercice.

A suivre...
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21 mai 2009

Semi-réel par Germán Sierra

Un disciple de Pynchon, confronté à une personne qui lui prétendrait que la seule, la vraie littérature est fille du réalisme XIXeme et que son maître n'écrit donc pas de vrais romans, s'il ne s'énerve pas, précisera que, lui aussi, travaille dans une tradition, différente mais tout aussi légitime, sinon plus. Elle passe par Sterne, par Cervantès, par Rabelais, par ceux qui de fait inventèrent, dit-on, le roman. Il pourra dire aussi que tout l'irréalisme que l'on trouve dans ses oeuvres chéries est en fait bien plus réaliste ou bien plus proche de l'expérience humaine que le récit téléologique, précis et tellement bien huilé du premier « réaliste » venu. Mais tout ça nous fait tomber dans le « moi aussi » ou le « moi encore plus », ce qui ne nous avance guère. Germán Sierra, invité des colonnes du Fric-Frac Club, nous apparaît choisir un angle plus pertinent: en passant par l'étude des jeux vidéos, il montre que, tout comme dans ce domaine, peut-être qu'en littérature, il faut débusquer le réel dans l'utilisation des règles du jeu.

Cet article provient du numéro de mai 2009 de la revue littéraire espagnole Quimera. Chaque mois, Sierra y tient une rubrique d'une page (Wireless) sur les technologies. La thématique abordée mériterait un traitement plus long mais nous espérons que cette introduction servira à nourrir quelques débats.

Semi-réel
(traduction – et donc à qui diriger les plaintes – de François Monti)

Jesper Juul, pionnier de la théorie des jeux vidéos, commence le prologue de son essai « Half-real: video games between real rules and fictional words » (MIT Press, 2005) en expliquant que le titre de son livre se réfère au fait que les jeux vidéos sont le produit d'une interaction pratique (mise en marche par le joueur) entre « réalité » et « fiction »: « les jeux vidéos sont réels – note Juul – parce qu'ils sont faits de règles réelles avec lesquelles les joueurs interagissent physiquement et parce que gagner ou perdre dans le jeu est un fait réel » (...) « Jouer à un jeu vidéo c'est interagir avec des règles réelles pendant qu'on imagine un monde de fiction, et le jeu vidéo est autant un ensemble de règles que cet univers fictif ». La différence essentielle entre les jeux vidéos et les jeux traditionnels non-électroniques, majoritairement abstraits, est précisément l'association de ces mondes imaginaires: l'objectif de « Half-real » est d'examiner les interactions complexes entre fiction et règles.
Pour comprendre l'importance historique de l'essai de Juul, il est nécessaire de garder en tête que, bien qu'il s'agisse d'une discipline académique très récente, la ludologie – terme qui s'applique actuellement à la théorie des jeux vidéos en général – peut s'enorgueillir d'avoir réalisé avec succès une synthèse de ses deux principales lignes d'investigation conceptuelle: celle que l'on appelle « ludologique » et qui donne une plus grande importance aux « règles du jeu », et la « narratologique », qui s'occupe principalement des aspects fictionnels et narratifs des jeux vidéos.
Un des apports les plus intéressants de ces études (qui sont issues de la théorie des jeux et de leur étude culturelle, de Wittgenstein et de Caillois) est la reconnaissance du rôle du « réel » dans le jeu vidéo. « Réel » se définit ici comme ensemble de règles et d'algorithmes, et n'a rien à voir avec le fait que la fiction du jeu soit « réaliste » (comme dans les jeux de guerre ou d'interaction sociale) ou « fantastique » (comme dans les jeux mythologiques ou de science-fiction). Dans les jeux vidéos, la fiction est toujours de second ordre car son modèle est rarement la réalité perçue mais bien ses représentations techniques ou artistiques: les fictions viennent habituellement du roman, du ciné, de la bande-dessinée, des arts-plastiques ou de la télévision, ce qui fait que l'atmosphère du jeu vidéo nous parait toujours « fantastique », que nous soyons en train de terrasser des extraterrestres ou de jouer à la guitare dans un groupe de rock. Ceci a amené les pionniers de la ludologie à prêter une grande attention aux aspects « réels » – c'est-à-dire au jeu vidéo en tant que système formel basé sur des règles – indépendamment de savoir s'il s'agit de jeux abstraits ou de mondes artificiels sophistiqués.
Lorsque nous parlons de littérature, nous comprenons presque toujours par « réel » une caractéristique de la fiction: sa vraisemblance ou son engagement avec une perception particulière de la réalité, souvent replacée dans son contexte à travers un regard expressément idéologique. On entend par écrivain engagé dans le réel celui qui représente et / ou « dénonce » des aspects déterminés de la réalité qui sont fréquemment ignorés ou manipulés par les médias de communication de masse, dans la langage même de ces médias. Toutefois, on tient à peine compte des aspects matériels et techniques: les « règles du jeu ». De fait, les auteurs qui s'occupent des systèmes formels et de leurs règles, qui considèrent et remettent en question les aspects matériels de l'écriture sont souvent considérés comme « fantastiques » (Borges, Cortázar, Pávic, Roussel, Perec, Pynchon, Carroll, Coover, Danielewski, Calvino...), et on a l'habitude de présenter les adeptes d'une tradition aussi ancienne et respectable comme un courant littéraire mineur, ludique, formaliste et, pour beaucoup, plus frivole que celui de vocation « réaliste ».
Me manque la prise en compte que la littérature (électronique ou de papier) est aussi semi-réelle, et que quand elle cesse de l'être, elle abandonne son intention artistique. Me manque un peu de ludologie dans une bonne partie des études littéraires, qui nous permette de discuter de l'efficacité de schémas formels déterminés, de la capacité des romanciers et des poètes à établir des règles qui facilitent la réalisation d'objectifs esthétiques. Me manque une synthèse des différents courants actuels de critique littéraire qui commence à accepter qu'un roman contemporain, pour mériter un tel nom, doit être bien plus que l'élégante description d'un fait-divers.


Germán Sierra est professeur de biochimie et de biologie moléculaire à l'Université de Saint-Jacques de Compostelle. Il a publié de nombreux articles scientifiques dans le domaine des neurosciences. Il est l'auteur d'un recueil de nouvelles, et de quatre romans, qui proposent, selon Juan Francisco Ferré, « une esthétique de l'expérience contemporaine ». Son dernier, Intente usar otras palabras (Essayez d'utiliser d'autres mots), vient de paraître en Espagne chez Mondadori.
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14 mai 2009

Du superficiel comme arme de fiction massive


Il faudra qu'un jour on arrête de nous faire bouffer du gravier en nous le faisant passer pour des macarons de chez Fauchon. A force d'user & d'abuser de superlatifs pour tout & n'importe quoi on finira bien par trouver tout à notre goût, & le médiocre, la chose moyenne & inoffensive sera le talon d'une qualité devenue inattaquable. C'est déjà d'ailleurs le cas lorsqu'on lit les suppléments des journaux parisiens & la quasi totalité de la presse spécialisée (on passera joyeusement sur la « chronique littéraire » régionale qui est d'une indicible crétinerie, d'un localisme frisant l'autisme)... journaux & presse spécialisée donc qui, depuis belle lurette, n'ont d'autre occupation que de niveler tout ceci vers le bas: une œuvre de normalisation en quelque sorte... pire: de quasi sacralisation. Sacralisation du moyen, du mou, du bof, du flasque. Un sang fade coule dans les veines de notre appareil critique & intellectuel autopromotionné (relire Perry Anderson). C'est pourtant dans les pages d'un magazine bien moins moutonnier que j'ai trouvé une singulière enquête: « Stéphane Audeguy. Éloge de la fiction » (Le Matricules des Anges – mars 2009). Les goûts & les couleurs ne se discute pas. Quoique...

Alors que les choses soient claires avant que je ne tire dans tous les coins: Nous Autres de Stéphane Audeguy est loin d'être un mauvais livre. Il est aussi très loin d'être le petit bijou que la pluie d'articles dithyrambiques qui a accueillie sa sortie essaie de nous le faire croire, & depuis que je suis de nouveau obligé de payer tous les livres que je lis c'est un détail technique auquel je fais particulièrement attention.

Deux romans coexistent ici: celui beau, mélancolique, poétique & surtout trop mince racontant l'histoire du Kenya à travers celle de la construction d'une ligne de train le traversant de part en part, raconté par les voix fantômes du pays, puis, celui presque insipide, nu & pourtant central des personnages de Nous Autres (en tout cas de leurs trajectoires dans la fiction). Car voilà le grand problème du livre: Audeguy a tout donné dans son parfait & autosuffisant premier chapitre. Bijou d'ironie & d'équilibre qui aurait sans doute remporté haut la main la médaille d'or en finale des Championnats du Monde de Nouvelles. La suite ressemble malheureusement au ronron un peu plat auquel une grande partie de la production française nous a habitué depuis – hum – disons depuis le Nouveau Roman. Cette « écriture écrue » dont parle Jourde & qui parvient à tirer d'un grain de poussière une quantité de mots inutiles mais fort bien agencés est le principal piège de ce livre car elle pourrait facilement s'approprier toute l'attention du lecteur & ainsi masquer les nombreuses faiblesses qu'elle a elle même engendré. Une écriture élégante mais qui glisse à la surface d'un sujet pourtant sans fin. Le Matricules des Anges, disions nous, titre en couverture: « Éloge de la fiction » avec une photo d'Audeguy en génie espiègle de la littérature: front en contre-plongée & sourcils mystérieux à la Alain Fleischer. Elle est pourtant très mince la fiction dans Nous Autres & le résumé tient dans un dé à coudre: un homme est retrouvé mort au Kenya. Il était français, humaniste à tous les coups. Son fils, qui ne l'a pas connu (si peu), part à Nairobi pour l'enterrer & y découvrir un demi-frère qu'il ne connaissait pas. Entre les deux: un mélange bancal mais malgré tout bien torché (le piège) de choses vues, dont on imagine aisément qu'elles sortent d'un carnet moleskine que l'auteur a noirci là-bas (Audeguy a passé deux mois au Kenya pour écrire le livre): description de l'avenue Kenyata (histoire du personnage), du Monument aux soldats de l'Empire (histoire du monument), du jardin mémorial de l'attentat de l'ambassade américaine (histoire du jardin mémorial de l'attentat de l'ambassade américaine), cours d'économie horticole un poil chiants (histoire de l'économie horticole) etc etc etc... culpabilité post coloniale, œcuménisme bon teint, courts portraits de personnages sans véritable relief, quelques petits bouts de fiction dont la pelote reste obstinément intacte & quelques belles lignes éparses (notamment la voix des morts qui revient comme un refrain). Plus descriptif que narratif? A mon sens, cela ne fait aucun doute. En lisant Nous Autres j'ai eu la sensation qu'Audeguy utilisait le prétexte d'une histoire de filiation pour nous refourguer ses impressions de voyage.

Le Kenya, l'Afrique parlons en donc. L'Afrique si jeune & ancestrale, continent entier de potentialités littéraires innombrables, de mythes extra nationaux qui depuis Conrad en passant par Céline, Deville, Calaciura, Chevillard & tant d'autres prête (bon gré, mal gré) ses flancs à la plumes des toubabs. Focus vers l'est & les grands lacs, vers les effluves épicées de Zanzibar. Un peu plus haut, le Kenya où se déroule la « fiction » de Nous Autres. Toujours selon le Matricules des Anges: « Le Kenya se donne à nous comme si il nous était permis d'en pénétrer l'histoire & l'essence » & plus loin: « Audeguy pourrait être un sociologue ou un historine dont la fiction serait l'instrument, en même temps qu'un penseur lucide & ironqiue »... penseur lucide & ironique... sociologue ou historien... Pffff... c'est trop! C'est beaucoup trop pour un livre dont le discours reste tant dépouillé. Même si le roman contient indéniablement de magnifiques phrases, de très belles évocations (toujours le piège), Audeguy parle du Kenya comme les pointillistes peignaient les bords de Marne: par petites touches superposées. Sauf qu'on est loin d'avoir la même profondeur. C'est plutôt: Vite! Qu'on en finisse! Audeguy est capable d'accélérer la vie de ses personnages en quelques lignes, non pas comme une géniale ellipse ou une simple manipulation de forme mais un peu comme l'on fait défiler les pages d'un album de photographies dont on connaît déjà le contenu pour l'avoir regardé cent fois: à toute vitesse, & ça donne une ribambelle d'instantanés (les micro chapitres allant de 0 à 96) qu'on avale goulûment: Pierre à l'école, Pierre photographe, Pierre & maman, Pierre & papa, Pierre & le cadavre de papa, Pierre rencontre une coureuse de fond kenyanne (sic), Pierre sauve un coquillage de la mort, ce qui semble relever d'une importance mystique & définitive... le tout lié & introduit par une armada de conjonctions de première bourre: « Durant la première semaine... » (p27, chapitre 5), « Après le départ de Pierre... » (p29; chapitre 6), « Plus tard... » (p34, chapitre 8), « Le lendemain soir... » (p36; chapitre 9), « Au bout de quelques mois... » (p38, chapitre 10), « A son retour à Paris... » (p43, chapitre 12), « A l'entrée de l'adolescence... » (p45, chapitre 13), « Ensuite Pierre a vécu, comme tout le monde. Il a aimé, il a souffert, il a acheté des choses, a vécu avec des femmes, il est parti en vacances...» (p47, chapitre 14)... genre: voilà, ça c'est fait & ça continue comme ça tout au long des courtes 250 pages du roman. Mais passons sur la pauvreté navrante de ses personnages puisqu'elle est revendiquée par l'auteur lui-même: « En fait, je m'en fous du personnage. Un personnage pour moi, c'est une espèce de capture d'une force ou d'un affect […] Ce qui compte, ce n'est pas de raconter la vie de Machin ou Truc, c'est de trouver une tonalité ou une présence qui vous intéresse & qui évidemment ne se rapporte pas à des coordonnées psychologiques. » &, bordel de Dieu, c'est son droit le plus stricte. On serait donc en droit d'attendre un peu de rab au niveau des évènements, du récit à proprement parler. On se dit qu'il va fouiller de ce côté ci (Éloge de la fiction ), mais il n'en est rien. Les 96 chapitres se suivent, restent désespérément à la surface, apparaissant au gré des pages comme une remarque dans une discussion: « Ah! Au fait, je ne t'ai pas raconté les bars à putes de Nairobi. Si? » (histoire des bars à putes de Nairobi) & on s'agace devant ce survol incessant des choses que quelques piques bien aiguisées croient pouvoir masquer alors que le premier chapitre présageait justement le contraire, voire bien plus.

Au détours de la page 56, alors que les aventures merveilleuses de la fiction au Kenya viennent tout juste de commencer, un instant émouvant de lucidité: « Il se répète qu'il est en Afrique, il sait bien qu'il n'existe rien qui soit vraiment l'Afrique, il sait bien que l'Afrique n'existe pas ... ». C'est une phrase d'une justesse désarmante & qui dédouane Audeguy des propos du Matricule (l'intégralité de l'article ne laisse aucun doute sur le recul que le romancier porte sur cette « expérience » africaine). Personnellement, elle me fait penser à un roman écrit par Chevillard sur l'Afrique ou plutôt sur son impossibilité en tant que sujet romanesque: Oreille Rouge. Lui même me ramenant à Kafka par des chemins biaisés: se rappeler que Kafka n'a jamais mis les pieds en Amérique... on se dit que c'est peut être pour ça qu'il a foutu une épée dans les mains de la Statue de la Liberté à la place d'un flambeau... je plaisante bien sûr. L'ironie des choses.

En parlant d'ironie: l'arme secrète d'Audeguy serait alors ce ton dévastateur & répétitif qu'il déploie dans ses pages. Ironie carrément géniale parfois (voire le toujours fameux premier chapitre ou ceci, pris au hasard, page 155: « Au commencement du XX ème siècle, les premiers Kényans blancs s'installent d'autorité près du lac. On leurs a promis que ces terres seraient désertes; il y a bien des indigènes mais ils sont incapables de produire le moindre document attestant leur propriété sur cette plaine où depuis deux mille ans ils paissent leurs troupeaux. »). Ironie comme un effet de style, comme une rengaine aussi, ritournelle bien rodée qui réveille une vieille culpabilité d'européen, arrière petit fils de colons. Ça fonctionne bien sûr, malgré la redite convenue (les touristes européens sont des gros balourds qui baisent avec de jeunes noires d'à peine 16 ans, l'Empire britannique en sauveur administratif & culturel & insensible, les fameux bars à putes de la capitale etc etc). L'indigestion n'est pas loin qui me fait penser à un de mes professeurs à l'université. Il commençait toujours ses cours avec quelques blagues sur Le Pen (qu'il appelait le Borgne, c'est plus cool). Dans une faculté de Lettres & de Sciences-Humaines comme celle d'Aix-en-Provence, qu'on peut facilement qualifier d'extrême gauche de parade, la manœuvre faisait mouche à chaque fois. Audeguy utilise, à mon sens, la même ficelle démagogique à laquelle on ne peut qu'adhérer. Ces piques lancées sur les touristes, les colonialistes, le Grand Paléontologue sont toujours justes & incisives. C'est bien fait, très bien fait même mais c'est tout & ça ne va pas plus loin. On dirait que c'est posé là, histoire de nous montrer qu'Audeguy n'est pas dupe de ce qui se joue ici. Sous une photo montrant des embarcations sur les rives du lac Turkama on peut lire cette légende: « L'écrivain a passé deux mois au Kenya pour écrire Nous Autres ». Alors, ici se trouve peut être la fantaisie de le comparer à un « sociologue », « historien », à un « penseur lucide & ironique » & son dernier roman à une « éloge de la fiction ».



Stéphane Audeguy, Nous Autres (Gallimard).



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9 mai 2009

Souverain mensonge


Passage du nord-ouest publiait en fin janvier L'odyssée barbare de Daniel Sada. Quelques mois plus tard, une rapide recherche google ne retourne presqu’aucun papier un tant soit peu substantiel, hormis ceux de nos camarades Bartleby, G@rp et Antonio Werli. L'auteur est Mexicain et son pays était l'invité du dernier salon du livre de Paris, il était probable que la plupart des médias attendaient les suppléments publiés à l'occasion pour en causer. Ce ne fut même pas le cas. C'est dommage : avec L'odyssée barbare, Daniel Sada présente un des textes les plus importants et les plus difficiles de la littérature latino-américaine de vingt dernières années.

Alors qu'il était pour première fois en âge de voter, Daniel Sada se rendit au bureau de vote local. Pratiquement en tête de file, lorsque que son tour allait venir, il fut le témoin du vol de l'urne par une bande de malfrats probablement à la solde du cacique local. Quelques années plus tôt, à une époque où ces soucis d'ordre politique étaient sans doute très loin de lui, Sada assistait, à l'école primaire, aux classes de Panchita Cabrera, institutrice très vieille mode qui enseignait aux élèves du petit village de Baja California à apprécier la mélodie de leur langue en leur apprenant les règles de la métrique: heptasyllabes, octosyllabes, hendécasyllabes, décasyllabes et alexandrins. A l'heure d'écrire ses propres romans, Sada se décida d'emprunter ces formes poétiques pour les appliquer à sa prose, avec une forte préférence pour l'octosyllabe, structure par excellence de l'âge d'or espagnol, qu'il jugeait être idéale pour écrire en castillan. Ces deux anecdotes biographiques ont une importance terrible si l'on veut aborder L'odyssée barbare.

Le récit s'ouvre sous un soleil cruel (de plomb dans la vf) qui tape sur les nerfs d'hommes et de femmes déjà au bord de la crise: un camion vient d'arriver dans le village de Remadrin, sa benne chargée de cadavres. On l'apprendra par la suite : une foule marchant pour protester contre le vol d'une urne de vote s'est retrouvée criblée de balles. Il se pourrait bien que les deux fils de Trinidad se décomposent à l'air libre, mais plutôt que d'aller, moitié-mort d'inquiétude, s'enquérir du sort de ses enfants, le père fainéant décide de poursuivre sa sieste. Et nous voilà, pense-t-on, lancés sur une saga familiale aux teintes politiques et policières. Les apparences sont trompeuses : certes, le lecteur aura droit aussi bien à la famille qu'à la police ou à la politique mais L’odyssée barbare, c’est bien autre chose. Eh oui, tout change quand Trinidad s’endort : Sada n’écrit déjà plus un roman linéaire, il passe à une narration fragmentaire et circulaire, à travers laquelle il donne à lire les événements vitaux d’une très large galerie de personnages qui rentrent en collision aussi bien dans l’action du livre que dans sa structure. Cette organisation, en plus de jouer donc sur la multitude d’hommes et de femmes concernés, est aussi une désorganisation temporelle, où jeudi suivrait vendredi qui précède lundi. Au lecteur de remettre les éléments en place, dans une séquence qui lui serait plus acceptable. Il devra compter pour cela sur les indices laissés ici et là par un narrateur certes omniscient mais sans doute pas tout à fait raisonnable. En résulte donc chez celui qui tentera de démêler l’écheveau une plus grande confusion. Combien de manifestations ? Qui est mort quand et qui fait quoi après ?

Mais pourquoi cette embrouille ? D’un point de vue purement littéraire, Daniel Sada n’est pas un théoricien et, pour l’avoir entendu parler de son roman au salon du livre, il est sans doute la dernière personne à laquelle il faille demander d’expliquer ses choix. On peut tout de même dire une chose : bien que le thème de la fraude électorale puisse être considéré comme journalistique et donc se soumettre à un traitement plus clair, il ne faut pas compter sur Sada pour prendre ce chemin. En effet, il considère qu’il appartient au lecteur de s’affronter à un défi lorsqu’il lit un livre, un défi spirituel qui implique l’imagination et la réflexion, tout en demandant du lecteur qu'il accepte les règles du monde de Sada. Il s’agit là d’une caractéristique de l’œuvre de cet écrivain, mais que peut-on dire de plus pour L’odyssée barbare ? Son titre original (voir plus bas) détient une des clefs du roman : il s’agit d’une histoire de mensonges. A travers un village fictif d’un pays bien réel (mais renommé Magico), Sada rend compte de la passion pour la mystification des mexicains. Ses compatriotes auraient peur de la vérité, trop simple et cruelle, alors que le mensonge, lui, ne finit jamais et permet de dissimuler la cruauté de la réalité. D’une certaine façon, la structure circulaire et les contradictions apparentes qui remplissent les pages de L’odyssée barbare brouillent la perception du lecteur de la même manière que le mensonge brouille la vie des mexicains. Et paradoxalement, pour beaucoup de lecteurs, c’est source de plaisir tout comme pour beaucoup de mexicains, c’est source de soulagement.

L’odyssée barbare parle aussi, évidemment, de corruption ou plutôt de l’effet que la corruption politique a sur la corruption morale (ou vice-versa ?), entrainant la dégradation d’une société entière ainsi que des individus qui la composent. Mais tout comme Sada ne théorise pas son écriture, il ne théorise pas non plus ses histoires. On voit le mensonge et la corruption, mais il n’y a pas de discours là-dessus. Sada montre ce que font ses personnages, sans plus. Voilà qui fait d’un thème politique un vaudeville (aspect qu’on retrouve aussi dans certains registres de langage et d'humour), une farce, un théâtre de l’absurde où le pire se prête à rire. Contrairement à un Vargas-Llosa ou un Cortázar (dernière période) et alors que son histoire s’y prête, on se rend compte que Sada n’est pas un auteur qui place un certain engagement au centre de son œuvre. Par ailleurs, même si les traits de caractère décrits en long et en large ne dressent pas un portrait très positif de la population locale, il ne s’agit certainement pas d’un acte de malveillance. L'odyssée barbare tient donc de la farce, mais aussi de la caricature d’un pays que Sada aime parce que, si ça réalité est sale, il reste imprévisible, magique et inépuisable. Exactement comme son roman. Et c’est parce qu’il ose, parce qu’il ne se refuse rien, parce qu’il est excessif – il suffit, pour s’en convaincre, de lire les chapitre où un Remadrín dépeuplé est envahi par les fantômes – que le texte de Sada fonctionne aussi bien, ce qui amena la vieille comme la nouvelle garde – Fuentes et Bolaño – à saluer sa publication comme un des grands, grands moments de la littérature hispano-américaine.

Comment se fait-il qu’un roman aussi bien considéré ne soit disponible chez nous que dix ans après ? Il y a une explication économique : il a fort peu marché en Espagne. Il y en a une plus linguistique. A sa parution espagnole, quelques années après sa parution mexicaine, certains critiques soulignèrent le caractère intraduisible de l'œuvre. On sait que ce type de verdict excite l'appétit de certains traducteurs, mais selon les bruissements et les rumeurs de l'interweb, c'est plutôt le contraire qui s'est passé ici. Un livre de Daniel Sada avait été précédemment traduit par Robert Amutio qui ne semblait pas prêt à se lancer dans l'entreprise. C'est finalement Claude Fell qui s'attela à la tâche. Mais est-ce un succès? L'odyssée barbare se lit fort bien, dans une très belle langue parfois aussi baroque que semblait nous le promettre Bolaño sur la quatrième de couverture, et lorsqu'on se sent perdu devant certaines formulations, on le met sur le compte de la folie scripturale de l'auteur. Si le métier du traducteur est de produire un texte qui respecte le sens de l'original tout en restant un texte que le lecteur pourra apprécier littérairement, alors le contrat est sans doute rempli. Par contre, si le métier du traducteur est, en plus de ne pas trahir le sens, de tenter que le lecteur retrouve, à la lecture de sa version française, une expérience similaire à celle qu'il aurait eu à la lecture de l'original s'il en avait maîtrisé la langue, les choses se présentent moins bien.

Prenons juste le titre castillan: "Porque parece mentira, la verdad nunca se sabe". Traduisons le littéralement: "parce qu'elle ressemble au mensonge, on ne sait jamais rien de la vérité". Si ce n'est sa longueur inhabituelle, y avait-il raison de changer un tel titre ? A priori, non. Je ne sais pas qu'est-ce qui a poussé l'éditeur / le traducteur / l'auteur à opter pour L'odyssée barbare, titre que je trouve infâme, malgré l'excellente exégèse de Bartleby. Je peux tenter d'avancer une raison liée à la langue : le titre original, dans son apparente simplicité, est en fait un double vers octosyllabe. Si on ne peut garder le sens en gardant la forme, que doit-on laisser tomber ? Dans le texte du livre, Claude Fell a opté pour "La vérité c'est comme du mensonge, on n'en sait jamais rien". Double octosyllabe, mais on a une équivalence, alors que dans l'original il y avait une relation de cause à effet. Est-ce pour cette perte que cette phrase ne figure plus sur la couverture ? Probablement pas, mais l'idée est intéressante. En fait, dans sa fascination pour l'Âge d'or, Sada truffe sa prose de structures propres au vers. En plus des dialectes, de la créativité linguistique, du jeu sur les mots, c'est ça qui donne à ce livre sa réputation d'intraduisible. Et précisément parce qu'il est extrêmement difficile de traduire de façon satisfaisante de la poésie (Bartleby, toujours lui, nous en parlait d'ailleurs récemment) sans perdre ou forme ou sens, Fell décida visiblement de laisser tomber, la plupart du temps, les octosyllabes, alexandrins, heptasyllabes, etc. D'autres auraient tenté le coup, et ça leur aurait pris dix ans. Les conséquences de ce choix sont nombreuses. Certaines ne sont pas évidentes à qui n'a pu jeter un œil qu'au texte français. Par exemple, ouvrez au hasard l'édition espagnole, tombez sur la description d'une femme faisant le ménage en écoutant la radio, et vous aurez une situation d'apparence banale dite dans une phrase au rythme et aux sonorités fascinantes. Prenez la même phrase dans notre langue et vous aurez une situation banale banalement dite. Le sens y sera, rien d'autre. Ensuite, certaines phrases de Sada n'ont d'autre sens que de sonner bien, d'être l'opportunité pour un bel alexandrin. Sans, sur ces phrases là, d'effort poétique, la traduction donne une phrase difficilement compréhensible – et il y en a quelques unes dans le livre. Enfin, cela donne à la lecture une étrange impression de boîte à musique cassée : de temps en temps elle surgit à l'abri d'une poignée de phrases, où l'on retrouve quelque chose de l'octosyllabe original sans que l'on sache bien s'il s'agit d'une volonté du traducteur (mais alors pourquoi seulement là ?) ou du hasard qui fait bien les choses. On dira sans doute, à raison, que dans un roman le principal est bien de garder le sens puisque c'est de toute façon une histoire que l'on lit. L'option craduction à la Federman / Le Pillouër serait par contre totalement injustifiable, puisqu'on ne conserverait que musique, perdant complètement le contenu.

Mais même si l'on décide que les décisions prises par Fell sont plus qu'acceptables, il reste tout de même un grand problème : la question du rapport entre style et sens. Parce que dire qu'il faut préserver ce qui est dit et la structure du roman, quitte à ce que ça se fasse au détriment de l'écriture de l'auteur, ça revient à dire que celle-ci ne contribue pas au sens de l'œuvre. D'un côté, tous les livres précédents de Sada avaient aussi été écrits en versifiant la prose, en respectant les règles de la métrique donc on ne saurait arguer que c'était une particularité de ce texte et qu'il y aurait ainsi un lien intime entre trame et style. Dans cette optique, oui, ne pas retrouver un français métrique est une perte mais finalement pas si significative. D'un autre côté, Sada déclare lui-même que L'odyssée barbare est un projet total. Je ne pense pas que ce soit dans le sens roman total, englobant ou tout Mexique ou le monde entier mais bien qu’il s’agit d’un travail où tous les éléments sont capitaux. Il en ressort donc que toucher à un seul d’entre eux, c’est sévèrement amputer le roman.

A l’heure de conclure, je suis assailli par des sentiments contradictoires. Dans sa version française, L’odyssée barbare est un excellent livre, probablement un des plus marquants de ces dernières années. On ne peut qu’être heureux de la décision de Passage du Nord-Ouest de le publier et de Claude Fell de le traduire. On souhaite toujours que les textes importants écrits dans des langues étrangères puissent venir enrichir notre corpus linguistique, et il n’y a aucun doute que cette édition est un apport capital. Aucune traduction n’est parfaite et si l’on préfère parfois pas de traduction plutôt qu’une mauvaise traduction, je pense qu’une traduction acceptable mais contestable vaut bien mieux que rien. Dans ce cas-ci, étrangement, elle est plus qu’acceptable mais aussi bien plus contestable qu’habituellement. C’est sans doute un paradoxe qui en dit beaucoup sur la force du texte de Sada ainsi que sur ce qu’aurait pu être sa version francophone. Et finalement, c’est ça qui vient assombrir notre joie : le défi était impossible mais qu’est-ce que ça aurait donné dans les mains d’un inconscient qui ne croit pas à l’impossibilité du défi de retranscrire dans notre langue le travail d’un auteur chez qui le langage est souverain.

(La première photo est de Daniel Mordzinski)
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4 mai 2009

Le questionnaire du FFC : Romain Verger

Romain Verger est un jeune auteur français ayant publié chez Quidam deux petits romans : Zones sensibles et Grande Ourse. Ce dernier roman, chroniqué par Bartleby et Fausto, met en parallèle les destins d'Arcas, homme du Néolithique et de Mâchefer, artiste de la faim, gardien dans la grande galerie du Jardin des plantes. Ce petit livre remarquablement écrit réussit le tour de force de présenter de manière cohérente deux histoires se déroulant à 35000 ans d'intervalle. Entre mystique et fantastique, Grande Ourse est un roman à lire, impérativement. Romain Verger a eu la gentillesse de répondre à notre petit questionnaire.

Que ferez-vous lorsque plus personne ne lira de livres ?
Je cesserai d’en écrire. On n’écrit pas pour soi. Pour autant, difficile d’imaginer d’arrêter de produire. Il faudrait s’adapter, trouver d’autres supports. J’ai certes une passion pour le livre, mais le caractère irremplaçable du livre s’impose à moi lorsqu’il y ressemble le moins. Je pense aux livres d’artistes, aux éditions à tirage très limité, lorsque le papier rappelle qu’il est papier, qu’il vous transmet ses fibres et vous nourrit de sa cellulose. Pour le reste, je ne crois pas qu’il faille le sacraliser. Le livre est une étape dans l’histoire de l’humanité. Il n’a pas toujours existé et d’autres support véhiculeront l’écrit après lui. On le voit avec le net. Les possibilités qu’il offre et qui restent à inventer sont très excitantes. Encore que le net, sous ses formes et ses usages actuels — les plus répandus en tous cas — , perpétue d’une certaine façon le folio, le prenant pour modèle, sans doute parce que nos habitudes sont encore livresques et qu’elle le resteront encore longtemps. Pour ma part, le net m’a poussé vers d’autres modes d’expression que je n’aurais sans doute pas expérimentés sans lui : la vidéo, l’animation… Alors sans livre à écrire, j’approfondirais peut-être ces domaines. Quant à la sombre perspective d’une fin de l’écrit et de la lecture, elle est très improbable.

Le premier souvenir (ou émotion) littéraire ?
Je pense que ce sont ces livres de contes parcourus dans l’enfance, en trois dimensions, qu’on trouve toujours dans le commerce d’ailleurs, faits de pliages et de mécanismes ingénieux. Lorsqu’on les ouvre, les arbres couchés d’une forêt dressent leur cime vers le ciel, un paysage s’organise plan par plan. Je tirais les languettes pour animer des princes, faire détaler une bête sauvage ou ouvrir grand la gueule du loup, je glissais mes doigts par les portes et fenêtres des habitations les plus inaccessibles pour tenter d’apercevoir les zones cachées du décor, la part d’ineffable de toute histoire. C’est peut-être là que les mots et les histoires ont acquis leur épaisseur et leur potentialité magique dans mon esprit. Puis ce plaisir-là, je l’ai retrouvé dans la poésie dont j’ai compris qu’elle comportait toutes ces dimensions et qu’on pouvait ainsi rêver entre les mots, faire indéfiniment le tour d’un vers ou d’une strophe, les traverser, matériellement parlant. Rimbaud m’a subjugué. Ses Illuminations, sa Saison en enfer. Je n’y comprenais pas grand chose mais j’en étais pourtant comblé.

Que lisez-vous en ce moment ?
Entre vents, racines et rocs de Joël-Claude Meffre et du photographe Leonard Sussman (La Part des Anges), des romans fantastiques : Double de Jean Collier et Nonnes de Michael Siefener, tous deux au Visage Vert, la Médée de Sénèque, et puis le Catalogue de la Collection Piette (Musée de la Préhistoire de Saint-Germain-en-Laye). Cette salle a été réouverte tout récemment au public depuis sa fermeture par Malraux. Je l’ai visitée la semaine dernière. C’est une collection de premier ordre, la seule qu’un préhistorien ait conservé de ses fouilles dans son exhaustivité : 10 000 pièces dont certaines extrêmement singulières et émouvantes.

Suggérez-moi la lecture d'un livre dont je n'ai probablement jamais entendu parler.
Question difficile. Rien de particulier ne me vient à l’esprit. Je n’ai pas le talent d’un découvreur de perles rares et vous êtes sans doute plus qualifié que moi en la matière.

Le livre que vous avez lu et que vous auriez aimé écrire ?
Difficile de n’en retenir qu’un seul. Terraqué, ou Du Domaine, de Guillevic. Mais ce pourrait être aussi un recueil de Du Bouchet ou de Dupin. Les Saisons de Maurice Pons ou Augias et autres infamies de Claude-Louis Combet, ou bien encore une tragédie d’Euripide, Hippolyte par exemple.

Quel est le plus mauvais livre que vous ayez lu ?
Certes, ce n’est pas ce qui manque. Mais là encore, difficile à dire : je ne termine jamais la lecture d’un mauvais livre. Quelques pages suffisent et je passe à autre chose. J’essaie de ne pas m’encombrer la mémoire et de ne pas perdre le peu de temps dont je dispose.

Quel est le livre qui vous semble avoir été le mieux adapté au cinéma ?
Lorsqu’un film adapté d’un livre me plaît, je me moque de savoir s’il l’a respecté ou non. Il faut qu’il soit bon, voilà tout, qu’il fonctionne de façon autonome, pour ses qualités cinématographiques propres. Je ne ferai que vous citer quelques films adaptés de livres et qui me plaisent beaucoup : La Cérémonie ou Que la bête meure de Chabrol, Elephant Man de Lynch, le Dracula de Coppola...

Écrivez-vous à la machine, avec un ordinateur ou à la main ?
J’ai commencé à écrire mes premiers textes sur des machines à écrire. On les trouve d’ailleurs photographiées sur les pages de mon site. Je les ai héritées de mes grands parents et en ai acheté quelques autres dans des brocantes. Mais depuis longtemps, j’utilise l’ordinateur et le traitement de texte, au point que je suis devenu totalement incapable d’écrire quoi que ce soit à la main, ne serait-ce qu’un court poème. Je retravaille beaucoup mes textes, de sorte qu’il me paraît aujourd’hui impossible de revenir en arrière sans y perdre beaucoup en temps et en efficacité. Pire même : je me sentirais paralysé, un crayon en main devant une feuille blanche.

Écrivez-vous dans le silence ou en musique ?
J’écoute beaucoup de musique mais ne peux écrire que dans le silence. Tout rythme extérieur parasite l’écriture. Cela dit, je peux écrire dans un bruit relatif (celui d’un café par exemple) et en faire abstraction, tant qu’il ne s’agit pas de musique.

Qui est votre premier lecteur ?
Moi-même. Je vous disais dans une précédente réponse qu’on n’écrivait pas pour soi. En revanche, je me relis beaucoup, pendant la phase de rédaction d’un texte. Il m’est même souvent nécessaire de relire systématiquement les dernières pages, parfois même plusieurs chapitres, avant de m’y remettre. A défaut d’avoir un plan rigoureux que je n’aurais qu’à suivre (il n’apparaît finalement que tardivement, quand le projet est déjà bien avancé) je puise dans l’existant des ressources pour la suite, j’y épingle des choses qui méritent d’être approfondies. Des thèmes mineurs qui feront l’objet de développements majeurs ultérieurs. Si ce travail est assez fastidieux, je trouve en revanche intéressant de faire l’expérience de ce dédoublement, car il faut parvenir à cet état de lecteur qui n’a plus rien à voir avec celui d’auteur, se détacher suffisamment de soi pour être à même de faire naître un regard critique pertinent. Il est aussi instructif de repérer ses tics de langage, les structures de phrase qu’on a tentance à privilégier, les mots qui reviennent plus que de raison… Par la suite, j’ai un ou deux relecteurs de confiance, puis c’est à mon éditeur que revient le texte.

Quelle est votre passion cachée ?
La cuisine, mais je ne la cache ni à mes amis, ni à mes proches. Je peux passer des heures aux fourneaux. J’y trouve beaucoup de plaisir et d’apaisement.

Qu'est-ce que vous n'avez jamais osé faire et que vous aimeriez faire ?
Rompre avec la société et les habitudes pour une période plus ou moins longue, tenter des expériences de vie ou des états physiques ou psychiques radicalement différents des miens, où l’on soit prêt, pour les vivre pleinement, à se mettre en danger. « Oser » suppose de l’audace, le risque de déplaire à autrui ou de s’exposer au danger. Ce sont ces limites que certains de mes personnages explorent dans mes romans. Mais de là à en vivre de semblables…
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29 avril 2009

INQUIÉTER LA LITTÉRATURE

Agustín Fernández Mallo vient de nous inventer « la postpoésie », dont on ne voit pas très bien ce qui la distinguera de la précédente. Nicolas Bourriaud est très préoccupé par l’avenir de l’art contemporain, depuis qu’il a fallu faire une croix sur le vieux concept d’avant-garde : il invente donc « l’altermodernité », qui n’est sans doute qu’une manière absconse de rejustifier l’ambivalence ou la faiblesse de ce que Patrick Mauriès appelle si joliment « les arts du marché ». La propension de notre époque à se préoccuper de la mort de ses productions intellectuelles est assez fascinante. La mort de la littérature, il y a si longtemps qu’on en parle. Sur un papyrus égyptien vieux de quatre mille ans, un scribe se lamente en hiéroglyphes : il n’a plus d’histoires à raconter, il n’a plus de nouveaux mots à utiliser… L’opinion hésite entre deux pôles : soit se perdre, s’abîmer dans l’immense multiplicité des productions (ce qui exige courage, temps et capacité de distinction), soit en rester à l’image d’un brouillage permanent, d’une bouillie créative dans laquelle tout se vaut, et dans laquelle l’œuvre ne peut plus surnager, et se trouverait donc assassinée. Il n’y a que notre indifférence qui soit assassine – particulièrement en France, où l’on chérit tant les écoles.

En littérature, cela donne « postmoderne », « néoclassicisme », « réalisme magique »… Le présupposé de tout mouvement littéraire, ou de théorie s’articulant autour d’un tel mouvement, c’est la croyance en l’élaboration possible d’un « moment de perfection » de la littérature, d’un moment à celle-ci trouverait sa forme définitive, son accomplissement couronnant le long chemin dialectique de tout ce qui l’a précédé. Lorsqu’on parle de « postmodernisme » à propos de la littérature américaine, on est forcé de réaliser à quel point cette étiquette ne convient pas, ou si peu, à ce qu’elle est pourtant censée représenter. Si l’on s’entend pour qualifier de postmoderniste un texte littéraire offrant ouvertement, dans sa texture, sa propre nature de texte, détruisant la « suspension of disbelief » et faisant de l’exposition de ses rouages l’une de ses raisons d’être, alors en s’en tenant au siècle dernier elle conviendrait surtout à des auteurs comme Robert Coover et Donald Barthelme – mais aussitôt on se rend compte à quel point ces écrivains sautent par-dessus ces limitations, s’échappent vers d’autres définitions, perturbent l’histoire littéraire. Personne de moins postmoderne que William Gaddis et Thomas Pynchon, qui au contraire se glissent, à leur propre manière subtile, dans le sillage de la modernité. Outre que Pynchon n’ait, de manière frappante, jamais renoncé à un mode de narration relativement classique (poussé, dans Gravity’s Rainbow, à la frontière de la convulsion et de la fulguration, comme il ne l’ a plus fait ensuite), c’est en faisant la liste des auteurs qui l’ont accompagné, construit en tant qu’écrivain (on s’efforcera de ne pas écrire « influencé », très mauvais terme), que l’on constate non pas un rapport d’arbre généalogique, mais des systèmes de glissements, de fascinations anciennes, de reprises partielles, de fait souvent contradictoires d’un point de vue esthétique, et qui pourtant ont formé l’étoile Pynchon.

Ce qu’il faut absolument, c’est en finir avec des modèles temporels apauvrissants, calqués sur le modèle de la flèche téléologique, une flèche parfois en zigzag avec ses moments d’action-réaction, mais se dirigeant toujours vers le point fixe de l’accomplissement. Il n’y aura pas d’accomplissement ; il n’y aura pas de moment de pureté de la littérature. L’histoire littéraire est un immense mensonge. Son seul point de vérité est chronologique et strictement positiviste : Homère vient avant Joyce. Mais toutes nos existences de lecteurs ou d’écrivains conspirent à détruire ce modèle. Pourquoi devrions-nous imposer à la littérature la morne succession des influences et réactions que nous n’appliquerions certainement pas à nos propres bibliothèques ? Sterne est un écrivain du 21e siècle, cela ne fait aucun doute (dixit Pierre Bayard). Cette flèche littéraire, il faut l’arracher et l’éparpiller (le seul geste destructeur qu’on se permettra), et chaque auteur, chaque livre, quel que soit son statut officiel ou sa qualité, devenu une petite étoile dans un ciel aussi vaste que le permet nos désirs (désirs d’écriture et de lecture mêlés), il n’appartient alors plus qu’à nous de créer une autre histoire de la littérature, qui serait en fait une histoire personnelle de la lecture, à créer en traçant nous-même les traits blancs reliant une étoile à une autre, dans le tracé de nos propres constellations. Et il en va de même pour la musique et pour l’art.

Notre devoir de lecteur est d’inquiéter la solennité du temple. En adoptant l’esprit d’un wanderer ou d’un chiffonnier, écartant ou repiquant suivant ses besoins du moment, on parviendrait à inquiéter la littérature à majuscule, à la troubler dans sa grandeur. Si on en finit avec le syndrôme de l’Everest (la sucession des génies), si à la fois on porte un long regard très loin dans l’espace-temps et qu’on considère toutes les productions, en bon chiffonnier, alors on reconnaîtra que la littérature, la poésie, ne courent aucun risque à long terme : sans qu’on y prenne garde, elles bougent, elles se métamorphosent. Ces changements qui nous amènent, pour plus de fausse clarté, à catégoriser, à classer, exposent en fait la grande force de survivance de la littérature, survivance qui disposée en strates, en spirales, en chevauchements, bondit et resurgit hors de toute flèche du temps. A ne considérer que ce qui s’est passé autour du bassin méditerranéen ces deux derniers millénaires, on ne réalise jamais assez la somme de barbaries, de trous noirs, de béances, de retours fabuleux que la magie des mots opère époque après époque. Car la littérature, hors des cahots (et des chaos) de l’histoire humaine, dans sa résistance héroïque aux destructions, a toujours démontré comment elle savait maintenir intactes les puissances de sa spécificité : le pouvoir des mots, le pouvoir de l’image verbale, le pouvoir du récit et du témoignage. Il n’y a aucune raison pour que, à notre époque, cela cesse. Il y aura toujours des témoins – ceux qui ont vu, qui montrent et révèlent.

L’écrivain est lui-même doublement chiffonnier, en tant que lecteur et en tant que scripteur. Son plaisir le mène à tout, son désir se nourrit de tout : images, films, brochures, publicités, passants, jingles, cartes postales, débris, chansons… Comme les planètes naissent de débris qui s’agglomèrent, c’est le milieu étrange et multiforme à partir duquel tout va croître, y compris à partir de choses « à rebours », a priori impures en regard de l’exigence de son travail. Qui sait si le grantécrivain de demain n’aura pas puisé son inspiration dans le manga le plus improbable ? C’est que là aussi, dans le « genre », les deux modèles de fiction concurrents, réalisme et formalisme, se croisent, et la littérature là encore s’inquiète et se trouble. Le manga, le téléfilm, la série télé, le polar, le roman à l’eau de rose, remplissent une fonction multiséculaire, celle de la pure narrativité. Celui qui pense que le déluge des mauvais livres est un symptôme de notre époque ne connaît pas assez d’histoire (c’est-à-dire, d’histoire tout court). La véritable histoire de la littérature s’apparente à une immense déchetterie : recueils de poèmes sans intérêt, épopées illisibles n’étant que resucées pauvres, journaux, revues encombrées d’articles niais, écrits théoriques périmés. L’histoire littéraire n’est que le bilan de ce qui reste du point de vue officiel (le surréalisme, replongeant dans les petits auteurs du XIXe siècle, ne proposait pas autre chose qu’une brisure de ce canon officiel). Il est illusoire de croire que leur médiocrité variable puisse un jour s’effacer devant un prétendu « canon » littéraire, tout comme il est très idéaliste de penser que la « bonne littérature » puisse triompher un jour. L’expérience du lecteur, être humain toujours insatiable de récits, n’engage dans sa grande liberté que ce en quoi il est prêt à croire.

Le « genre » est un lieu d’étrangeté et d’impureté : le matériau déjà donné sera mallaxé, trituré, dévoyé de sa fonction primaire, amené vers des idées plus profondes, des images plus frappantes, par l’écrivain en possession de son style. La nouveauté n’est, contrairement à la vulgate avant-gardiste, ni une destruction, ni une rupture : c’est un glissement, une transgression, un moment de passage entre deux éléments qui s’en retrouvent non séparés mais connectés, désormais indivisibles. Elle est ce petit plus, cet enrichissement que, selon Bachelard, l’écrivain apporte à la réalité : pas forcément spectaculaire, mais subtil, recourbé, volatil, insaisissable comme un papillon. Les livres « monstrueux », ceux de Pynchon, de Lezama Lima, de Joyce, sont si puissants qu’ils créent, par accumulation de fragments, de formes différentes, d’objets trouvés dans la vie quotidienne (le nexus même de l’impureté), leur propre genre unique, qui inquiètera plus que jamais la certitude de la littérature, lorsque la splendeur du mot, la beauté du récit (même porté à la limite du brouillage), la force de l’image, portent le livre à un niveau maximal d’intensité. Lisez Finnegans Wake comme un livre de « genre ».

Dans cet immense maelström qu’est la création de notre époque, ce sont les intercesseurs qui sont devenus indispensables. Les intercesseurs capables de discerner, d’évaluer la puissance relative de telle ou telle œuvre, sont moins nombreux que le développement des blogs pourrait le laisser croire. Ce qui prolifère aujourd’hui, ce n’est pas tant la médiocrité, que la futilité et la bêtise odieusement satisfaites, et fières de l’être. « Pourquoi nous ? » se demandent certains intercesseurs. Il y a là une sorte de mystère insondable, celui d’être voué à parler des livres, ou des images, ou des sons, et d’être voué à lutter contre la bêtise. Mystère qui ne peut se dénouer que dans la poursuite de la seule attitude valable face au futur : une confiante vigilance.
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24 avril 2009

On va quand même pas le laisser partir comme ça


Ballard (ou plutôt son œuvre) nous répète inlassablement que l’humanité court vers l’abîme. Mais ça, on le sait déjà, c'est un bon fonds de commerce, mais pas encore une œuvre, ou l’once de pensée qu’on cherche. Non, l’intéressant, la source de son humour féroce, de sa verve satirique, c’est que si elle se trouve dans une situation si précaire, l’humanité – et en particulier celle d’Occident -, c’est parce qu’elle désire avidement la catastrophe, elle aime le bruit de ses explosions, les mutilations qu’elle provoque bref, la destruction, même si elle y reste. Regarde Crash ! : un accident survient, qui ampute les corps, plie toutes les carcasses : on n’oubliera jamais la puissance érotique de la déflagration, du froissement et de l’entremêlement brutal des tôles. Les personnages ne seront plus, à partir de ce moment, qu’en quête de l’accident parfait, dans le véhicule automobile parfaitement conçu pour détruire et pénétrer les corps humains – cf. le passage sur le levier de boîte de vitesse, principal responsable de mutilations en cas de choc ; il semble n’avoir été imaginé que pour les provoquer.

Avant de poursuivre – pour évoquer Ballard au moment de son ultime métamorphose, il vaut sans doute mieux le laisser causer - un extrait de Crash ! (traduction Robert Louit) :

« (…) Alors, Vaughan a tiré quelques ultimes bouffées de son joint et s’est dirigé vers l’accotement de l’autoroute. Sa démarche, sur le béton maculé d’huile, semblait mal assurée. Une lourde berline, conduite par une dentiste d’âge mûr, avait fait une embardée, franchi les glissières de sécurité et était allée se retourner sur le terrain vague légèrement en contrebas. J’ai suivi Vaughan et l’ai regardé depuis la glissière rompue se diriger vers le véhicule que les policiers avaient remis sur ses roues. L’herbe lui arrivait à hauteur des genoux. Il a ramassé un bout de craie blanche abandonné près de la voiture. Des deux mains, il a éprouvé les angles coupants des tôles tordues et des glaces brisées, sondé le toit enfoncé et le capot soulevé, puis s’est interrompu pour uriner contre la calandre encore chaude, soulevant un nuage de vapeur dans l’air de la nuit. Il avait un début d’érection. Son regard confus est remonté jusqu’à moi, comme pour me prier de l’aider à identifier cet étrange organe. Il a plaqué sa verge contre l’aile droite de la berline et a suivi ses contours d’un trait de craie. Satisfait par l’examen attentif de ce schéma tout blanc sur la tôle noire, il a entrepris le tour complet du véhicule, répétant le profil phallique sur les portes, la surface des glaces, le coffre et le pare-chocs arrière. Pénis en main, afin de l’abriter des tôles coupantes, il s’est installé à la place du chauffeur et a répété l’opération sur la planche de bord et l’accoudoir central. Il prenait soin de souligner les points de cristallisation érotique de l’accident-coït, célébrait graphiquement les noces de ses parties génitales et du tableau de bord sur lequel le crâne de cette dentiste d’âge mûr, morte maintenant, avait volé en éclats. »

Comme le dit Jameson – c’est une banalité je te l'accorde, mais c’est un point de départ – la littérature d’anticipation, celle de Ballard surtout, est avant tout critique de la société dans laquelle elle est conçue. Pour Ballard, il semble que nous nous soyons engagés dans un processus de mutation morale, notre esprit ne pouvant plus se contenter de l’utilitarisme qui, pourtant, semble au fondement de notre société capitaliste. Un conducteur ne doit pas se contenter de rouler d’un point à l’autre, l’amant de baiser jusqu’à l’orgasme, les bourgeois de se vautrer dans leur confort patronal, non, car l’humanité, grâce à sa technologie, peut muter, et, comme dans le Tetsuo de Shinya Tsukamoto, devenir machine, aux potentialités infiniment plus étendues que celles du type de chair et d’os que fabrique la nature.

Tu vois peut-être comme ce discours sur le post-humain, c’est comme du prêt à l’emploi pour les gourous de service, ou les publicitaires un peu ambitieux, attendus comme le messie par la foule des consommateurs ennuyés. La description de la mutation morale est un des enjeux de Millenium People : « pour la première fois dans l’histoire humaine, un ennui féroce régnait sur le monde, scandé par des actes de violence dénués de sens. » Le roman décrit un événement historique : la bourgeoisie de Chelsea, galvanisée par quelques meneurs, se révolte contre sa propre inanité, plus ou moins consciente de ne rien désirer d’autre que sa propre destruction, et les événements susceptibles d’animer le journal télévisé ne sont plus que les spasmes de l’agonie. Au fond, cette révolte, comme les émeutes populaires, serait la manifestation du besoin de violence, d’explosion, de bruit, quel que soit le motif de la manifestation, en l’occurrence l’ennui des bourgeois engraissés.

Reste que Crash ! est le livre le plus spectaculaire parmi ceux de Ballard que j’ai lus. Mais comme le dit Antonio à propos de Sauvagerie – nouvel épisode de la série dédiée à l’autodestruction de l’humain, puisque cette fois les enfants se retournent contre leurs géniteurs pour les éliminer– la lecture de Ballard, son pessimisme ironique, nous marque au fer rouge, et nous, on aime ça.

Si ça te dit, un petit truc sur la SF selon Jameson ici.
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19 avril 2009

En relisant Cervantès (avant l'extrême-onction)

Tout a commencé, en backstage, parce que l’un d’entre nous a lu à voix haute une hilarante citation de Augusto Monterroso, dans le magnifique La Lettre e récemment édité en français par le Passage du Nord /Ouest :

"Dans leurs articles, leur correspondance ou leur journal intime, les écrivains français disent toujours qu'ils relisent, jamais qu'ils lisent pour la première fois un auteur classique, comme s'ils étaient censés avoir tout lu au lycée et que n'avoir pas lu un auteur important était un déshonneur total: "En relisant Pascal..." "En relisant Racine...." Il ne faut pas toujours les croire. Mais il faut faire attention à ça. Lorsque à l'adolescence j'ai lu un article d'un écrivain guatémaltèque célèbre où il commençait par avouer n'avoir jamais lu Montaigne, j'ai perdu tout respect pour lui et publié une diatribe adolescente contre son ignorance. Mieux vaut donc: "L'autre jour, en relisant Cervantès..." --- Augusto Monterroso

Et parce que nous sommes français, parce que nous sommes des hommes, parce que nous sommes des garçons, parce que le chef de section Fausto nous fait régulièrement croire qu’il a tout lu (un peu à la manière de David Brent dans The Office qui ne cesse de revenir à la charge avec Dostoïevski en en ânonnant ce qu’il a pu glaner sur Wikipedia) l’apostrophe de Monterroso nous a sonné les mêmes cloches qu'à Cervantès (puisque c’est lui que nous nous devions de RElire en premier), s’excusant dans le « Prologue au lecteur » de Don Quichotte de « toutes ces choses dont (son livre) est dépourvu » « car je n’ai pas d’annotations à mettre en marge, pas de commentaires à placer à la fin, et je serais bien incapable de dire quels auteurs j’ai suivis, et donc de les citer, comme le font tous les autres, au débuts de leurs livres et par ordre alphabétique ». Autrement dit, il était sacrément temps de vous peindre un autoportrait en négatif de ces monuments que le bon sens rend coupable de ne pas connaître jusqu’au plus profond des lignes que n’avons pas lus, par accidents ou par choix obséquieux. 
Car on croirait naturellement que les lectures définissent le lecteur et c’est sans doute vrai, même si cette légende des cieux révèle un sacré tabou honteux en regard de l'éducation institutionnalisée, psychorigide et culpabilisatrice française basée sur le concours, le mérite, l'argent et les valeurs de la bourgeoisie héritées du XIXe (à croire que le XXe n'a su s'émanciper de cette situation complexée sinon à l'enfouir toujours plus aux tréfonds des tripes de son élève, citoyen, écrivain, critique, son lecteur, en aiguisant la honte de cet héritage, et en détonnant quelques guerres...). A l'évidence, le canon littéraire (ce qu’Italo Calvino appelle cette « rumeur de fond où l’actualité qui en est la plus éloignée règne en maître ») c'est quelque chose comme ça, quelque chose qu'on a jamais lu assez, jamais lu en entier, jamais lu vraiment. C’est, encore selon Calvino, des « équivalents de l’univers » qu’on serait bien bêtes de ne pas parcourir. Le Jamais lu, c’est un point à la ligne. Exercice d'exorcisme collectif type Temple du Soleil, ou rétro-cannibalisme littéraire voire déglutition, dégorgement, régurgitation plutôt dégueulement de bibliothèque non digérée, ou encore carrément auto-question inquisitrice, bref, Monterroso (deux seulement l'ont lu parmi nous...) nous a foutu sacrément la pression et la trouille. La claque est revigorante, merci papa. 

Les enfants terribles n'ont pas dit leur dernier mot.
Le canon se dresse, fier, intouchable et phallique,
dans la morne plaine de la rigidissime bibliothèque en pin nordique du salon. Ce n’est pas que l'on veuille lui faire la guerre à la Grosse Bertha, aussi canon qu'elle est, mais maintenant qu'on se retrouve entre quatre yeux, on aimerait bien lui dire ses quatre vérités, en vrac et en échos. A vous de trouver les je dans le jeu, et de nous pardonner les « mais » que nos grosses berthas à nous nous ont sommé d’ajouter derrière ces confessions intimes (il convient aussi de préciser que depuis que nous avons commencé cette triste partie masochiste, un bon nombre des lads du club ont tout de go lâché l’actualité (il y a un nouveau Alan Pauls, pourtant) pour se plonger dans quelques pavés parmi les plus assourdissants du gros Canon - histoire de commencer immédiatement leur expiation ici et maintenant au cas où, juste au cas où, le Jugement Dernier soit effectivement pour demain ou après-demain) : 


Je n'ai jamais lu Homère, jamais lu Proust, jamais lu Don Quichotte, pas lu Finnegans Wake (j'ai seulement essayé pour ce dernier) • jamais lu plus de deux pages de tout Proust, tout Joyce, tout Montaigne, tout Cervantès, tout Beckett, tout Sterne, tout Homère, aucun classique chinois ou asiatique (sauf Lao Tseu, mais c'est très court), rien de Goethe hormis Faust (deux fois et demi). Uniquement Roméo et Juliette et Le songe d'une nuit d'été, rien d'autre de Shakespeare. Mon antiquité se résume aux Métamorphoses d'Ovide et aux fragments d'Héraclite. Rien de Zola, trop peu de Balzac, La légende des siècles de Hugo et quelques poèmes tirés de ses recueils, c'est tout, pas un roman de Hugo. Rien, rien, rien de Faulkner, je ne sais pas ce qu'est Faulkner. Je n'ai pas lu Nabokov, hormis une vieille et mauvaise traduction de Камера Обскура (Chambre Obscure, plus tard retitré Camera Obscura, puis Rire dans la nuit, faudrait les lires toutes ?) • j'ai jamais lu de roman de Balzac, de Zola ou d'Hugo. Proust me fait chier. Mais je me suis tapé trois fois la Critique de la raison pure et que ceux qui n'ont pas lu Rabelais aillent se pendre • pareil pour ceux qui n'ont pas lu Paul et Virginie, putain... • ça me fait penser que je n'ai pas lu La Princesse de Clèves... • je n'ai pas lu une ligne de Balzac parce que j'ai l'intention de lire toute la Comédie humaine dans l'ordre quand j'aurai le temps. Je n'ai pas réussi à lire Finnegans Wake. Je n'ai pas lu L'idiot. Sinon, j'ai tout lu ! • C'est marrant, il y a dix ans, je m'étais dit que j'aurai lu TOUT Hugo avant trente ans. C'est l'année prochaine, et j'ai pas trop avancé... • j'ai lu deux fois la Divine Comédie. Et une fois le Pentateuque et quelques livres qui suivent, bêtement comme un roman (c'est à dire linéairement) • La Recherche j'ai lu les 100 premières et j'ai grapillé, l'Iliade lu trois ou quatre fois, dont une fois en grec (enfin pas tout, hein !) • mais je m'en fous que ce soient pas des poètes. D'abord j'ai lu la Bruyère et je suis sûr que toi, non, alors, hein, on fait moins le, hein, hein ? • l'œuvre littéraire la plus lointaine que j'ai dû lire d'un anglo-saxon doit être Les Voyages de Gulliver de Swift. Ensuite, chronologiquement, probablement Lewis Caroll • jamais lu Balzac, ni Zola, ni Racine, ni Diderot, ni les vieux grecs • pas lus : la Divine Comédie, Don Quichotte, Voyage au bout de la nuit, Le spleen de Paris, Tristram Shandy, tous les romans de Dostoïevski (sauf Le double)... • Jamais lu Moby Dick, le Zibaldone, Terra Nostra, Sous le volcan, L'Homme sans qualités • j'ai pas fini tous mes Pynchon non plus • à peine entamé un seul livre de Calvino, de Pirandello, de Gadda, de Buzzati, rien de Moravia, rien de Lampedusa, rien de Calasso, rien de Pasolini, rien de D'annunzio, l'autre fierté des Abruzzes avec Rocco Sifredi dont j'ai vu un film, rien de Manganelli • putain, Dosto... j'ai rien lu ! • en réalité j'ai déjà lu du Balzac et du Zola (des petits trucs), et j'ai lu la Critique que deux fois, mais c'est moins drôle. Mais Proust me fait chier • hééé ! J'ai pas lu Stephen King (hormis une nouvelle : Brume) • vrac : jamais lu Proust, Cervantès, Sterne, Chateaubriand, Pascal, Descartes, Maupassant (peut-être une ou deux nouvelles au collège), Zola (traversé Germinal au collège aussi), Shakespeare, Dante, Twain, Broch, Brecht, Virgile, Milton, Lowry et un paquet d'autres ; lu trois pages de Finnegans Wake et pas beaucoup plus de Gargantua, lu l'Odyssée mais pas l'Iliade, à peu près rien d'Hugo excepté Le dernier jour d'un condamné. Y a pas non plus beaucoup d'auteurs que j'ai lu "en entier". Kafka peut-être (si on compte uniquement ses fictions et pas ses journaux et sa correspondance), Eschyle et Sophocle mais c'est pas bien compliqué non plus, comme Lautréamont et Rimbaud sûrement, et puis... • toujours pas Proust. J'ai encore peur • Schmidt, Byron et Balzac aussi, oui • putain, Céline... j'ai pas lu ! • je n'ai pas lu Ulysses, la Recherche, la Celestina, la Regenta, Hygiène de l'assassin. Ne connais bien ni Goethe ni Beckett. Un seul Faulkner. Aucun Dostoïevski. Stendhal, pareil. Dante en extraits. Pas encore de Goytisolo. Par contre, j'ai lu tout Swift. Enfin, je crois. Et je connais Pierre Ménard sur le bout des doigts • j'ai pas lu Virgile, j'ai pas lu Esope, j'ai pas lu Sénèque, j'ai pas lu Epictète • là vu ton passif, c'est un peu grave docteur • tiens, j'ai pas lu Cent ans de solitude. Quand même..., vu mon passif • en fait je crois avoir lu plus sur Faulkner que de lui. • Tiens, je me demandais s'il y en a ici qui n'ont lu ni Sterne, ni Cervantès ni Rabelais. Aucun des trois = mal au slip • tiens, je me demandais s'il y en a ici qui n'ont lu ni Ulysses, ni la Recherche, ni Le Rouge et le Noir. Aucun des trois = super-mega mal au slip ! • j'ai lu trois pages de chacun ! • J'AI PAS LU DÖBLIN !!! • putain c'est vrai j'ai toujours pas lu Absalon ! • j'ai lu qu'un petit Pynchon, et n'ai pu finir aucun des autres, mais le dites pas à mes potes du Fric-Frac Club • bon... Pas lu La Princesse de Clèves non plus... et puis, j'ai honte... Je n'ai jamais lu une ligne de Lautréamont et de Celan... Et pas lu Absalon, Absalon ! non plus, mais pas mal de Faulkner quand même... Pas lu Lezama Lima non plus. Que Marelle de Cortazar. • T'as pas lu Lautréamont ???!!! • ben, Lautréamont... J'ai lu tout ce qui est écrit en grec à la place... • j'ai pas lu Voltaire, merde j'ai rien lu de Voltaire, ni de Diderot, ni rien de Rousseau (hormis la moitié des Confessions), pas Ronsard, pas Sade, pas Chateaubriand, pas Diderot • tout le monde ici a lu Dédé Breton ? ça m'étonne • lu ! Mais pas tout... • Schiller, Melville, Walter Scott, Twain, Austen, Burton, Racine, Corneille aussi, Roussel, Laclos, Brontë, Brontë, Brontë • pas lu Joyce, Quichotte, Chateaubriand, Proust j'ai dû grapiller, Goethe j'ai lu Werther, me suis tapé une bonne partie théâtre grec ancien mais les philosophes que dalle, sauf un peu d'Aristote (Poétique et Physique n°6), j'ai pas lu LE putain de CLEZIO, Jelinek j'ai pas encore lu... rien de Tolstoï, Tourgueniev, Gogol et autres popovs, littérature italienne à part deux ou trois Umberto Eco que dalle, même pas Dante, jamais lu de Georges Perec, de Sand, j'aurais aimé n'avoir rien lu de Duras et n'avoir pas envie de le faire • (Pas lu Senges !!!!!) • pas lu: Le Clezio, Steinbeck, William Carlos William, Dante, Cervantès, Goethe (& je suis sûr que je fais bien), Balzac (hormis des passages au lycée), Zola (ibid), Sterne (que la moitié... j'ai perdu mon Tristram de chez Tristram chais pas où), jamais lu Robinson Crusoé, L'Homme Sans Qualités qui trône depuis cent ans sur ma bibliothèque, jamais fini Sound & Fury, jamais fini USA de Dos Passos (chiant comme la mort... du moins à l'époque où je l'ai lu), jamais lu Gide, Maldoror, un peu de Proust à la fac mais pas tant que ça, jamais fini un Borges, jamais fini Dubliners & Finnegans, jamais lu UN SEUL AUTEUR ANTIQUE DE TUTTA LA MIA VITA! & ça, ça fait mal au cul • on peut rajouter Berlin Alexanderplatz aux livres pas-lus, tiens ! • jamais lu Döblin non plus. Ai eu beaucoup envie de lire Le voyage à babylone, à plusieurs reprises • j'ai Berlin Alexandermachin mais pas encore lu • jamais lu Murakami. (Ni Juan Benet, du moins pas plus de trois pages de La Méditation et de Dans la pénombre.) • pas un seul Hugo (j'ai l'impression de déjà connaître), pas un seul roman du Nouveau Roman, pas un seul Marc Levy que j'ai pourtant conspué mais je suis sûr que personne, ici, ne m'en voudra, jamais lu Dr Jivago alors que je me souviens avoir affirmé le contraire tout ça parce que j'avais vu le film, jamais lu le Zibaldone mais ça me paraît sincèrement impossible, jamais lu les Villes Invisibles de Calvino, ni Marcovaldo d'ailleurs, 
aucun Pirandello, aucun Fo, aucun Bassani la faute au Héron qui m'a fait chier MAIS CHIER! jamais lu le Guépard non plus, toujours pas de Lezama Lima... ah si, les nouvelles qui m'ont ennuyé... jamais fini Cent Ans de Solitude qui me semble être quand même un poil surestimé (dit-il alors qu'il ne l'a pas fini), jamais PU FINIR la Machine Molle & le Tiquet qui Explose, jamais lu un Swift, jamais lu un Tolstoï, ni Mandelstam, ai pas pu finir les Âmes Mortes de Gogol (trop chiant alors que Lowry explique qu'il a pris ce roman comme modèle pour Under the Volcano...), pratiquement aucun livre de philo (pas assez de conc
entration en stock), aucun Coetze, aucun Jelinek, aucun Senghor, certainement pas la Princesse de Clèves, ni les Sade, aucun Rousseau, quelques passages de Diderot (mais ça va changer), un peu de Voltaire mais sous la menace, aucun McCarthy Cormac, aucune pièce de Beckett • (merde :Beckett, pas lu non plus) • aucun VS Naipaul (hihihihi), aucun auteur arabes dont tout le monde dit le plus grand bien (à part Cossery mais ça compte pas), aucun roman du cycle du Graal, aucun Broch, aucun Günther Grass... Ah si, le Tambour pardon... aucun Wieland, pas de Jean Paul & pas d'Elisabeth Tessier... du moins pas encore.
 
A VOUS, chers lecteurs, de vous adonner à cette douloureuse expiation...
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4 avril 2009

Le Questionnaire du FFC : Alain Ferry

Alain Ferry vient de publier dans la collection Fiction & Cie du Seuil Mémoire d’un fou d’Emma. Armé d’une immense érudition et d’un style aussi riche que rythmé, Alain Ferry invite le lecteur à un voyage en littérature. Le narrateur de ce roman tente de se remettre d’une rupture douloureuse en lisant et relisant le chef d’œuvre de Flaubert, mais aussi tous les commentaires universitaires ou littéraires lui ayant été consacrés.
Mémoire d’un fou d’Emma a été chroniqué par Bartleby ici. Après avoir accordé un entretien à Bartleby (), Alain Ferry a eu la gentillesse de répondre à notre petit questionnaire.

Que ferez-vous lorsque plus personne ne lira de livres ?
Lire ? S’il n’en reste qu’un, je serai celui-là. Sérieusement, l’hypothèse de cette misère m’est impensable.

Le premier souvenir (ou émotion) littéraire ?
Ce fut la lecture de Naufragé volontaire d’Alain Bombard. Et à peu près en même temps, Les Fleurs du Mal. Mes deux premiers livres personnels.

Que lisez-vous en ce moment ?
En ce moment même ? Je lis toujours deux ou trois livres en même temps. En ce moment : De A à X de John Berger. Quand les images prennent position de Georges Didi-Huberman. Tout est bien de Roger Stéphane.

Suggérez-moi la lecture d'un livre dont je n'ai probablement jamais entendu parler.
Un livre, un poème que personnellement j’ai lu il y a peu de temps, mais que vous connaissez peut-être : De reditu suo ou Sur son retour de Rutilius Claudius Namatianus (Aurorae Libri éditeur, 2007). On y voit ce beau vers : « Ces exemples nous apprennent que les villes aussi sont sujettes à la mort : Cernimus exemplis oppida posse mori » (p.30).

Le livre que vous avez lu et que vous auriez aimé écrire ?
Une œuvre dans un genre où je n’ai pas mes aîtres : le théâtre. Être l’auteur d’Antigone, ou de La Cerisaie : quelle félicité ! Dans le domaine du roman : Madame Bovary. Ou Ulysse, de Joyce. Ou Jacques le fataliste.

Quel est le plus mauvais livre que vous ayez lu ?
N’a pas laissé de trace.

Quel est le livre qui vous semble avoir été le mieux adapté au cinéma ?
Le titre qui me vient à l’esprit maintenant est : Zazie dans le métro, de Louis Malle.

Écrivez-vous à la machine, avec un ordinateur ou à la main ?
Je prends des notes à la main. J’écris avec un ordinateur. J’aime prendre des notes, copier des citations, à la main.

Écrivez-vous dans le silence ou en musique ?
Dans le silence.

Qui est votre premier lecteur ?
Je suis cet homme. Quelquefois j’interroge mon épouse Dominique.

Quelle est votre passion cachée ?
La rêverie.

Qu'est-ce que vous n'avez jamais osé faire et que vous aimeriez faire ?
Chanter un fado dans un bar de l’Alfama à Lisbonne. Ou danser gracieusement, en toute liberté. J’ai regardé récemment Retour à Kotelnitch d’Emmanuel Carrère. Dans une séquence du film, j’ai aimé le voir danser si facilement avec ses amies russes.




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1 avril 2009

Un roman postmoderne Renaissance ?

Quant il s’agit de la littérature américaine, la France devient un pays borgne. Son œil droit, comme d’habitude, ne cesse de guetter le prochain ouvrage comportant bouteilles de whisky, chevaux sauvages et grands espaces aérés du Montana, ou décrivant les habituelles mésaventures d’un intellectuel juif new-yorkais ; bref, jamais rien de surprenant. Mais son œil gauche, lui, semble vouloir rester désespérement clos à toute forme littéraire déviant de ce canon hérité de ces cinquante dernières années. Le livre américain, selon ce canon, doit soit développer le cliché américain, soit offrir une critique cinglante de la société américaine. Autrement dit, le lecteur français attend de l’auteur américain qu’il se caricature ou qu’il se flagelle. Ce même lecteur ne semble pourtant pas savoir qu’il existe toute une littérature (postmoderne, autoparodique, abysmale, le mot qu’on voudra) qui ne cesse d’échapper à ces règles, qui se glissent dans les marges pour y donner jour à des enfants monstrueux, bûchers dressés sur Times Square ou vertigineuse maison de feuilles. Certains de ces enfants sont parfois plus présentables, comme de petits bijoux précieux sortis de nulle part, et qui, si on leur donnait une chance, pourraient être appréciés par un lecteur français prêt à s’émerveiller.

C’est le cas avec le dernier livre paru dans la collection Lot 49 du Cherche-Midi, La Princesse Renaissance, de Mary Lavergne, paru aux Etats-Unis en 1979 et qui ne nous parvient qu’aujourd’hui, exactement à trente ans de distance, dans une traduction conjointe de Claro et de Bernard Hoepffner. D’abord, un peu d’histoire. Lorsqu’elle écrivit The Renaissance Princess, Mary Lavergne (1934-1993) vivait à la Nouvelle-Orléans ; cherchant à s’échapper de son statut de femme noire et pauvre, et étrangement fascinée par le passé colonial français de la Louisiane, elle se plongea durant des nuits, à la New-Orleans Public Library, dans l’étude de l’histoire française, se passionnant très vite pour l’époque de la Renaissance, dont le mélange de codes, de langage surdéterminé et de violence sourde l’interpellait au même titre que son environnement proche. Aux codes des gangs et des bandes, elle pouvait opposer celui d’une cour royale ; au langage maniériste, elle pouvait présenter en reflet le slang afro-américain ; quant à cette violence barbare, à la fois tue sous le vernis aristocratique, et cachée dans les replis glorieux de l’histoire, elle ne la voyait que trop bien se poursuivre jusque dans les coups de feux échangés quotidiennement dans son quartier. De ces longues veillées nocturnes à s’approprier la langue élizabéthaine (elle ne savait bien sûr pas parler français), a surgi, au bout de dix ans, cette perle unique, The Renaissance Princess.

Pour la résumer très abruptement, disons que La Princesse Renaissance est une courte histoire d’adultère raté à la cour d’Henri II. La princesse a épousé un prince par défaut ; elle en vient à aimer un autre ; écartelée entre son sens de l’honneur et la passion qui l’étreint, elle ne peut se résoudre à sauter le pas et ne cesse de prendre la fuite ; mis au courant de cet amour, le mari gênant fini par mourir de dépit, mais au lieu de se sentir affranchie la princesse se retire, au désespoir de son amant ; comme tous les personnages d’autrefois, chacun finit par mourir, dans les pages du livre ou dans la poursuite de ses marges…

Il est évident que la réussite majeure de The Renaissance Princess ne se trouve pas dans son intrigue, qui même qualifiée généreusement de recréation postmoderne n’échappe pas à une légère impression de déjà-vu. Non, le charme, et presque la puissance politique du livre, résident dans la manière dont Mary Lavergne a totalement assumé la naïveté de son propos et la pureté du trait de sa phrase. C’est que depuis un siècle, même les phrases les plus courtes et les plus sincères, sonnent de manière suspecte : un spectre hante la littérature, c’est le cliché. Quelques années après le livre de Mary Lavergne, Umberto Eco, dans son Apostille au Nom de la Rose, se posait la même question : comment écrire « je t’aime » sans donner l’impression de décalquer des romans à l’eau de rose , alors même que la nécessité du récit réclame ce simple et définitif « je t’aime » ? C’est là qu’intervient le masque postmoderne historicisant : transposé dans une autre époque, une époque qui n’était pas encore « l’ère du soupçon » (dixit Nathalie Sarraute), il réussit malgré tout à résonner juste, et à affranchir notre cœur de lecteur de la culpabilité du cliché. La naïveté est une technique, mais aussi une position politique, car outre qu’elle contre la violence de l’époque par le rêve schopenhauerien d’un art survolant les convulsions de l’humanité , elle oppose au langage toujours plus appauvri de l’époque, à l’avidité insatiable et cruelle de sa société, à l’oppression de tous les pouvoirs établis, la richesse du rêve et toutes les possibilités de nuances du langage amoureux. Si La Princesse Renaissance débute par une dizaine de pages très denses, et en apparence rébarbatives, sur l’histoire française de l’époque, c’est aussi d’une certaine manière le reflet d’une volonté précise de l’auteur, celle de voir son lecteur mériter par sa persévérance les merveilles qu’elle lui réserve pour plus tard (l’un des rares témoignages sur la vie de Mary Lavergne nous apprend qu’elle fut marquée par les émeutes raciales de 1969 à la Nouvelle-Orléans, durant lesquelles des librairies et des bibliothèques de quartier furent systématiquement incendiées, dans une véritable haine de la « culture blanche »).

Très exceptionnellement, Claro et Bernard Hoepffner ont décidé d’unir leurs efforts ; traducteurs aguerris de langues anciennes élaborées (le Courtier en tabac de John Barth pour l’un ; la monumentale Anatomie de la mélancolie de Burton pour l’autre), ils étaient parmi les mieux placés pour donner une nouvelle existence, en langue française, à ce petit joyau de simplicité. Le duo de traducteurs s’est particulièrement appliqué à rendre compte du phrasé particulier de Mary Lavergne qui, sous ses apparences un peu raides et refusant l’épanchement, joue admirablement de la simplicité directe de la phrase, de l’effet de chaque mot choisi avec soin, et même d’un certain dépouillement rêveur, qui éloigne La Princesse Renaissance de l’imagerie un rien pompeuse d’un Calderón de la Barca, et la rapproche d’une immédiateté presque contemporaine, entre Voltaire et Beckett. Qu’on en juge par l’extrait suivant, particulièrement bien traduit, dans lequel l’héroïne exprime le tourbillon très réfléchi de ses sentiments :

« Il a été discret, disait-elle, tant qu’il a crû être malheureux ; mais une pensée d’un bonheur, même incertain, a fini sa discrétion. Il n’a pu s’imaginer qu’il était aimé sans vouloir qu’on le sût. Il a dit tout ce qu’il pouvait dire ; je n’ai pas avoué que c’était lui que j’aimais, il l’a soupçonné et il a laissé voir ses soupçons. S’il eût eu des certitudes, il en aurait usé de la même sorte. J’ai eu tort de croire qu’il y eût un homme capable de cacher ce qui flatte sa gloire. C’est pourtant pour cet homme, que j’ai cru si différent du reste des hommes, que je me trouve comme les autres femmes, étant si éloignée de leur ressembler. J’ai perdu le cœur et l’estime d’un mari qui devait faire ma félicité. Je serai bientôt regardée de tout le monde comme une personne qui a une folle et violente passion. Celui pour qui je l’ai ne l’ignore plus ; et c’est pour éviter ces malheurs que j’ai hasardé tout mon repos et même ma vie. »

Il y a d’ailleurs, chez Mary Lavergne, de vagues et réguliers échos de Proust, échos qui, plutôt que d’aussitôt nous jeter sur la trace d’une vague influence de lecture, nous troublent en nous faisant réaliser à quel point la phrase proustienne, s’autorisant parfois un léger déhanché maniériste, ou se délectant de la saveur d’une conjugaison rarement usitée dans la conversation quotidienne, se rapproche de cette langue du 17eme siècle, et l’on se prend, dans la lignée du « plagiat par anticipation » de Pierre Bayard (qui n’est après tout qu’un concept très largement repiqué au Borges de l’article « Kafka et ses précurseurs »), à rêver que Proust ait eu une influence jusqu’alors insoupçonnée sur le duc de Saint-Simon ou Mme de la Pioche.

Ce qui serait extraordinaire, c’est que, dans sa reconstruction maniaque d’un livre Renaissance, Mary Lavergne ait sans le savoir expérimenté le syndrôme de Pierre Ménard, et qu’elle ait réécrit un livre se déroulant à la Renaissance et qui existerait déjà – dormant, qui sait, sur les étagères des bibliothèques et des particuliers, et n’attendant plus qu’on y porte un regard neuf, comme s’il venait d’être publié, comme si par ce principe d’anachronisme qui devrait toujours régir nos lectures, il était devenu, par la seule métamorphose d’un nom d’auteur, notre contemporain ? Car comme le disait Borges, encore lui, dans la phrase qui conclut la nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte : « Attribuer l’Imitation de Jésus-Christ à Louis-Ferdinand Céline ou à James Joyce, n’est-ce pas renouveler suffisamment les minces conseils spirituels de cet ouvrage ? »
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31 mars 2009

le bonhomme Giuseppe se taille

De la génération du sicilien Sciascia que l'on connaît mieux, Giuseppe Bonaviri, cardiologue fils de tailleur, est né en 1924 en Sicile, et a produit une œuvre ample et riche. Poète, nouvelliste, romancier, il construit un univers littéraire en marge des genres tout en leur empruntant de multiples ressources et offre au lecteur, sous prétexte de récit fantastique, d'anticipation, d'onirisme, de science-fiction ou encore d'un certain néoréalisme, des contes philosophiques, des promenades métaphysiques, des récits cosmiques ou cosmologiques, des textes ironiques ou satiriques hérités des lumières, une poésie riche, bref, tout cela en un mélange fascinant qui ne laisse jamais de surprendre.
L'autre point caractéristique est la force de son style : son amour des mots et de la langue, ses inventions stylistiques, la puissance de son écriture forgée à l'aune de l'oralité, des dialectes siciliens, du langage scientifique et technologique, entre autres, font de lui l'un des plus séduisants et novateurs stylistes italiens du vingtième, salué par Sciascia, Calvino et d'autres.
Son œuvre est majoritairement traduite en français, et l'on trouvera sur le site des éditions Verdier une biobibliographie complète.
Son dernier roman L’incredibile storia di un cranio (2006) est paru en français (L'Incroyable histoire d'un crâne, trad. René de Ceccatty, Seuil) il y a deux ans. Ce roman condense, concentre et diffuse les thèmes principaux de Bonaviri (la Sicile natale et chtonienne, l'onirisme fantastique, la science de laboratoire, une langue soignée et émancipée, l'humour subtil, la réflexion métaphysique, la tradition mythologique...) et vient clore avec une troublante légereté, aisance et maturité son long parcours d'écrivain, commencé en 1954 avec Il sarto della stradalunga (Le tailleur de la grand-rue, trad. U. E. Torrigiani, Denoël, 1978).

Giuseppe Bonaviri vient de mourir, le 21 mars 2009.
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24 mars 2009

— le passé simple~~~~~~! / — meh

A Zakopane, en 1972 ou 13 naît, de la réunion des gamètes de Georg et d'Amélia, Ewa Frangipan. Petite déjà elle montre des intérêts très prononcés dans des domaines aussi divers que le saut à skis et les châteaux de cartes : voyons. Pour ne pas être ce que d'aucuns esprits chagrins pourraient qualifier de désagréable on donnera l'avis consensuel voulant que ce ne soit pas l'improbable proximité du Wielka Krokiew qui soit la cause principale de son envie de simili-voler avec des planches fartées (et malgré tout ceci est trop vrai (pas pour être beau, ça ne voudrait rien dire et serait plus crétin encore que l'expression initiale) pour ne pas toucher à la joliesse médiocre du conditionnement et de ses approchants). Après avoir, à cinq ans, réellement vu ce qu'il était possible de faire sur un tremplin, elle emmerdera ses parents pendant quelques temps, jusqu'à ce qu'ils cessent l'opposition factice—séparons donc l'autorité parentale du crétinisme, tout comme la débilité enfantine de quelques pointes d'intérêts—qui servait de barrière de coton entre Ewa et son futur, lui permettant pour son sixième anniversaire d'aller quémander informations et exercices auprès des autorités concernées ; passé le premier semblant d'entraînement, elle rentra chez elle si excitée que sa mère, grande amatrice de tarots et autres bizarreries à cartes (de la lecture d'avenir à la belote coinchée) décida avec un pincement au cœur de lui refiler un jeu de cartes (classique, 52, pas de tarot) pour la calmer, lui expliquant variantes de patiences et de réussites pour reprendre ses esprits. Cela fonctionna au-delà de ses espérances, mais sans prendre les voies initialement supputées : bien loin de prendre le tout, de retourner, d'étaler, dans cet ordre ou un autre, de foutre la reine de trèfle sur le trois de pique et ainsi de suite, elle posa une carte (as de carreau) contre une autre (dix de carreau), faces dehors, trouva en quelques tâtonnements l'angle adéquat et admira son travail. Menée par l'ennuyeuse folie du moment, elle monta tout le paquet en des paires uniques éparpillées sur la surface de la table ronde, avant de s'apercevoir que l'épanchement horizontal pouvait être évité et contourné, comme se le sont déjà dit architectes, égyptiens et autres, éco- et ergonomes, en une élévation, un édifice vertical, imposant, qu'il soit pointu, rhomboïdal ou parallélépipédique. Deux cartes, deux cartes, une en lien, deux au dessus, on regarde, on détruit. Deux, deux, deux, une puis une, deux et encore deux, une et deux : quinze, etc. On regarde, on détruit, etc. Alors qu'elle commence le troisième étage d'un château à base quatre et que se forment des schémas annulant le plus possible la surface au sol au profit de la hauteur, son père passe dans le coin et lui fait part de son savoir dans le domaine de la construction, mais maintenant il est l'heure de manger, débarrasse ton petit bordel s'il te plaît on verra ça après le dessert.
Ce qu'ils n'ont pas fait, son père profitant de la cuisson trop longue d'une côtelette (à point, chérie, à point…) pour fuir la demeure familiale ; il ne reviendra jamais, n'écrira pas, estimant que ce serait un manque de respect envers sa femme, sa fille et ses convictions, qu'elles soient sculptées par des décennies idéologiques ou par le simple fait de ne pas ensuite succomber au syndrome du « je suis ton père » (existant depuis bien longtemps (exemples basiques tout en restant acides à peine : 1 (variante) : — Œdipe, je suis morte mais je suis ta mère / — NOOOOOOOON ; 2 : — Télémaque, je suis ton père / — menteur / — mais si / — ooh) et placé sous d'autres formes dans à peu près tout depuis quelques millénaires mais qui n'a trouvé son incarnation populaire centrale et pris son envol indélicat qu'avec les tribulations de la famille Skywalker)—il saura à l'occasion observer avec larmichettes au coin de l'œil (le gauche) les exploits sportifs de sa fille. Pas spécialement bouleversée par le départ de son pater, la jeune Ewa continue ses apprentissages coordonnés durant quelques années. Le seul fait réellement notable dans l'évolution de son contrôle se situera le lendemain, quand elle s'apercevra qu'un seul jeu ne saurait suffire à ses envies.
En grandissant elle affinera ces deux arts, utilisant l'un pour se calmer de l'autre ; elle ira jusqu'à dire que le saut à ski est la seule activité humaine permettant une approche sensible de l'anamorphose, que ce soit pour le sauteur ou pour le public. Etrangement peut-être, elle ne fera jamais de rapport entre la dominante verticale descendante (on peut bien dire ce que l'on veut, la période de saut (par métonymie ou extension probablement : le saut n'est qu'impulsion) elle-même est majoritairement constituée de chute) de l'un et celle verticale ascendante de l'autre, qui se combinent peut-être en une volonté d'équilibre et de stabilité, la représentation la plus proche d'elle-même se situant au centre, ce qu'une version épinalement imagée pourrait représenter comme une figure construisant un gratte-ciel de piques purs au sommet d'un tremplin ou une connerie comme ça. Elle fustige les colleurs, car quiconque est suffisamment doué dans la manipulation des valets et des rois devrait avoir trouvé sa propre façon (elle est convaincue que plusieurs existent, foulées par les sensibilités) et les angles propices à la succion microscopique de l'air, même effet adhésif (la glace fond), fausse irréversibilité en moins, économie et contentement personnel en plus.

En 1989 elle entre sur le circuit professionnel du saut à skis, chose pour laquelle on peut quand même préciser qu'il s'agit d'un circuit masculin (la partie féminine de ce monde n'ayant pas encore grand-chose d'officiel) (dérogations et tout le tremblement) et n'est donc que peu, voire prou, voire pas du tout traversé par les femmes, ce qui rend sa performance d'autant plus remarquable (ce n'est pas un "remarquable" qualitatif, le saut à skis est l'un des sports ou les femmes peuvent, selon toute la vraisemblance de qui n'y connait rien, participer à des compétitions masculines (qui seraient à la base indéterminées mais si investies par les hommes que etc.), sans que la différence d'une seconde ou plus sur cent mètres ou la plus faible puissance musculaire se fasse réellement sentir ; peut-être après tout Ewa est-elle une monstresse qui ne s'épanouit que dans le saut à skis, sans autre question ; et c'est plutôt cela : pas de leurre, le saut à skis, contrairement à d'autres sports (course automobile, curling, jiu-jitsu, danses de toutes sortes), requiert une constitution physique que la motivation de la plus concentrée des femmes ne saurait normalement surmonter (face aux professionnels mâles), ce genre de choses). Pour une raison inconnue ou une coquetterie étrange, Ewa change de nom pour l'occasion (uniquement pour la compétition, conservant son état civil et son identité bureaucratique initiales/tiaux). La modification consiste en un simple retournement du n de son nom autour du g, un petit point de symétrie à vrai dire ne faisant sûrement pas partie de la lettre mais de l'espace qu'elle recouvre typographiquement : Ewa Frangipan devient Ewa Fraguipan. Pendant quelques années, la télévision en général et la sportive en particulier iront de leur fameux résultats nationaux, constante partoutement retrouvée : saut à skis : à Zakopane, la victoire revient à l'allemand Jens Weissflog et la deuxième place à Andi Felder ; notre petite locale, Ewa Fraguipan termine à la trente-deuxième place (17 janvier 1990) ; comme si savoir qui était troisième n'importait pas plus, et l'un dans l'autre, son résultat et par extension tous les résultats comptaient moins que l'annonce d'une performance, l'existence de cette performance, aussi médiocre soit-elle, de quelqu'un né sous le même drapeau, ou que l'adhésion potentielle du public valait plus que ce sur quoi elle s'attache.
En débutant sa carrière de professionnelle, elle abandonne les études, qui ne lui avaient de toute façon que guère plu—lassée plus que rebelle, elle partira sur la voie de l'autodidactisme culturalo-intellectuel léger. Elle monte petit à petit à travers les compétitions et les sauts, passant de plus en plus souvent en deuxième manche et marquant donc quelques petits points, atterrissant de plus en plus souvent de plus en plus près puis de plus en plus loin du point K ; sa progression est, comparativement à d'autres champions futurs et passés, lente—sa maturité sportive n'est pas en adéquation avec sa décision d'entrer si tôt sur le circuit mondial—, mais reste régulière : elle termine la saison 1989/1990 en quarante-deuxième place du classement général, se débrouillant pour avoir une vie convenable en dehors ; sur 1990/1991, elle terminera vingt-troisième ; en 1991/1992, dix-neuvième. La saison 1992/1993 la voit enfin entrer plus que “ponctuellement” dans le top 10 : elle finira douzième. Il lui faudra attendre fin 1993 pour atteindre un podium et des promesses de succès prochains, malheureusement contrés par une blessure au mollet droit. La saison 1993/1994 peut être considérée comme blanche, entachée/ornée d'un exploit stabilisateur. Début 1995, c'est la consécration : une victoire, arrivant après une longue confirmation sur un crescendo ultrapide de performances dansé depuis la compétition précédente, première d'une série qui se déroulera sur la fin de saison 1994/1995 : c'est donc dès le premier janvier 1995 qu'elle atteint son début de sommet à Garmisch-Partenkirchen, reléguant le sieur Ahonen sur la deuxième marche du podium—des airs solennels joués au trombone ricochent sur les gesticulations de désormais-admirateurs. Deuxième après le premier saut, elle profite d'un bond exceptionnel pour coiffer tout le monde au poteau. Elle qui aurait pu faire un coup d'éclat en remportant la tournée des quatre tremplins (la vierschanzentournee, comme il se dit) (elle avait fini quatrième à Oberstdorf quelques jours plus tôt et était bien placée pour le classement final) fera un résultat blanc à Innsbruck (chute au premier saut, heureusement sans gravité) et ne pourra pas participer, contusionnée et mécontente, à Bischofshofen. On s'arrache (toutes proportions gardées) ses interviews et ses photos, que l'on colle avec un rythme plus dynamique qu'avant sur des T-shirts, mugs ou simples affichettes ; les membres fondateurs de son fan-club s'emplissent de fierté et accueillent à bras ouverts nouveaux arrivants et fonds ; on parle d'elle, même si le cadre de sa célébrité ne dépasse pas celui de la Pologne, et encore. La fin de la saison se partage entre résultats blancs-ou-presque et podiums : de tristes sires fustigent son irrégularité, son inconsistance, son manque de robustesse : quiconque a des yeux et/ou des informations remarquera ce qui semble être de la malchance ; en dépit de ses résultats en dents de scie, elle finira quatrième du classement général.
On peut aisément voir le 28 janvier 1996 comme une nouvelle étape, même si elle n'est que symbolique : sa victoire à Zakopane signe à la fois son premier succès local (la veille Ewa ne termina que deuxième) et son accession au rang de leader de la coupe du monde™, qu'elle ne quittera plus de la saison, remportant ainsi son premier championnat et battant durant la fin de saison record de tremplin sur record de tremplin sous les hourras et houris des sportifs connexes, des polonais, d'un pan frigide et en mal d'icône du féministe en général, qui trouvera probablement très drôle et profond aussi de brûler des soutiens-gorges dans la neige, animant une réunion impromptue d'animaux glacés et de festifs fumeurs de haschich.
Par un ensemble de voies n'ayant a priori pas énormément de rapport les unes avec les autres, l'agréable teinte abricot de sa combinaison fétiche (il suffit d'allumer sa télévision au bon moment pour observer que la couleur est rare), qu'on s'imaginait dans les danoises chaumières en train de fendre l'air et la neige, se retrouva bientôt sur beaucoup de torses féminins : les rédactrices de mode et les jeunes filles, toutes vaguement à la fois et sans savoir pourquoi (une retransmission vue d'un œil quand elles passaient devant la télévision pour prendre le téléphone, par exemple), se vêtirent dès le printemps 1996 de chemises et de hauts couleur orange pâle, pastel un tantinet, sage en apparence et juteux si l'on y porte la bouche. La symbolique de ce fruit échappait à Ewa qui, lorsqu'elle avait choisi (car elle avait choisi) quoi prendre, s'était enveloppée de ce qui lui semblait mignon mais pas provocateur, seyant sans être appeau à pervers. La demande devenant puissante, les quantités de jupes et de chemisettes abricot allaient en augmentant : d'abord pris au dépourvu, le petit monde de la mode polonaise, qu'il soit intensif ou extensif (la mode ne dépassera pourtant pas les frontières, du moins pas d'une manière significative—on trouvera quelques pointues pâlorangement vêtues de Paris à New York, mais rien de comparable au phénomène qui vivra trois ans durant en terres polskaises et qui existe encore, à moindre échelle, maintenant). Pendant les quelques sauts estivaux, de compétition ou de détente, auxquels elle participa entre deux saisons neigées, elle fit la rencontre de trois journalistes, chacune ayant retracé assez laborieusement l'arrivée de cette mode, par la recoupe et le tri d'informations, d'abord restreintes à la mode puis, les premières se révélant infructueuses, aux mêmes en liaison avec des phénomènes de société divers (speakerine populaire, conseils donnés dans un livre de cuisine tout juste sorti et écrit par ladite speakerine, et cetera tant qu'il est possible de voir de l'abricot plus que l'habitude ne le dicte), jusqu'à trouver la révélation tant attendue en la personne de la jeune et menue Ewa (un mètre cinquante-huit) et sa combinaison.
La première de ces journalistes, une certaine S. Kubica, atteinte d'une légère déformation lui donnant des hanches larges et un pelvis lascivement visible, était la “correspondante locale” d'un obscur magazine de mode londonien
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21 mars 2009

Le questionnaire du FFC : Lionel-Edouard Martin


Lionel-Edouard Martin est un poète et romancier français né en 1956. Jours d’été dans le Sud-Ouest est son dernier récit, l’histoire d’un couple installé en Martinique revenant passer l’été dans le Sud-Ouest enterrer le père de la femme et vendre la maison familiale. La poésie et l’humour traversent ce petit livre comme de petites bises nous aidant à supporter la châleur accablante de ce drôle d’été où la mort rôde. La mort, c’est celle du beau-père du narrateur bien sûr, mais c’est aussi celle de cet agent immobilier collectionneur de coquillages et c’est celle, plus ancienne, de Francis Jammes sur la tombe duquel le narrateur parvient, après quelques déboires, à se recueillir car « un poète, un écrivain, c’est quoi sinon un corps de mots ? Mort ou vivant, mais surtout mort : un corps de mots. Et pourtant, il a eu un vrai corps, un corps de chair et d’os. C’est ça, le sens de ces visites : confronter le corps de mots au corps du mort. » Lionel-Edouard Martin a eu la gentillesse de répondre à notre petit questionnaire, nous l’en remercions.

Que ferez-vous lorsque plus personne ne lira de livres ?
C’est une perspective très improbable, m’est avis : les supports sont certainement appelés à évoluer, mais j’ai peine à imaginer un monde sans livres ni lecteurs. Vivre requiert fenêtres et miroirs – j’entends par là des formes d’art qui canalisent, régulent nos parts d’ombre, et qui les éclairent. La lecture ouvre des fenêtres, elle étame des miroirs. Je doute qu’une fois prise cette habitude de clarté, on puisse s’en passer, même si les yeux finissent par se faire à l’obscurité. Mais si par extraordinaire plus personne ne lisait ? Sauf à penser qu’on ait brûlé toutes les bibliothèques, publiques ou privées, je continuerais à lire dans mon coin, envers et contre tout ; à lire et à écrire, les deux actes relevant d’une si étroite imbrication que je serais bien incapable de les démêler.

Le premier souvenir (ou émotion) littéraire ?
Ce n’est guère original : j’avais 15 ans, j’ai lu Rimbaud. « Ce fut comme une apparition » dans mon ciel poitevin, où il se passait bien peu de choses depuis le premier spoutnik. L’homme, le texte, tout y était, formait un tout indivisible : je découvrais un concept de poésie bien éloigné de mes récitations de collégien. Bascule tout à coup dans un autre univers, avec cette certitude que le monde a un revers – les mots, et qu’on vit avec plus de justesse et d’acuité dans la doublure, cet « opéra fabuleux ». Puis les surréalistes, dans la foulée et dans l’émerveillement ; d’autres encore – mais c’est une autre histoire…

Que lisez-vous en ce moment ?
Joseph Delteil, formidable « ironiste du saugrenu ». On l’a bien oublié – à tort, il est plus moderne que bien de nos contemporains : Sur le fleuve Amour, Choléra, Jeanne d’Arc, sont des textes remarquables, dont en leur temps les deux premiers ont d’ailleurs été encensés par les surréalistes. Ces années 1920 sont un des grands moments de questionnement et de (re)création du langage romanesque. Celui qu’adopte Delteil, alors qu’il est encore tout jeune (il est né en 1894) est marqué par une très forte originalité : il rappelle un peu Morand ou Giraudoux, mais avec, il me semble, plus de poigne et moins d’artifice (au sens des feux), et, dans la composition, une beaucoup plus grande inventivité, un souci plus affirmé de s’affranchir des conventions narratives.

Suggérez-moi la lecture d'un livre dont je n'ai probablement jamais entendu parler.
Je ne cours guère le risque de m’entendre rétorquer que vous le connaissez : le Livre des prodiges (Prodigiorum liber), de Julius Obsequens (je suis un fervent latiniste). On ignore à peu près tout de l’auteur, même l’époque où il a écrit. Son œuvre – unique, autant qu’on sache – est une recension, consulat par consulat, des différents « prodiges » survenus dans l’Italie antique. Si l’intérêt est bien évidemment historique et anthropologique avant tout, la dimension – très involontairement – poétique de l’ouvrage mérite qu’on la signale : mis bout à bout, les inventaires revêtent un charme tout « fantaisiste » avant la lettre ; qu’on en juge (ne dirait-on pas du Max Jacob ou du Toulet ?) : « Un chat-huant, surpris dans le temple de la Fortune Équestre, mourut entre les mains de ceux qui le saisirent. On entendit à Fésulles un grand bruit souterrain. D’une servante naquit un enfant à qui manquait l’orifice par où la nature fait sortir les eaux du corps. Une femme fut trouvée qui avait de doubles parties génitales. On aperçut dans le ciel une torche ardente ; un bœuf parla ; un essaim d’abeilles alla se poser sur le sommet d’une maison particulière. A Volaterre, on vit couler un ruisseau de sang ; à Rome, il plut du lait. A Arrétium, on trouva deux androgynes. Il naquit un poulet ayant quatre pieds. Plusieurs édifices furent frappés de la foudre. »
Le texte latin, naturellement plus dense, aux antipodes de la rhétorique cicéronienne, crée sur le lecteur un effet saisissant.

Le livre que vous avez lu et que vous auriez aimé écrire ?
La Recherche du temps perdu, comme tout le monde ? Ou Canisy de Jean Follain. J’assume pleinement la coquetterie qui consiste à rapprocher deux textes en apparence si différents.

Quel est le plus mauvais livre que vous ayez lu ?
J’aurais garde d’être désobligeant à l’égard d’aucun de mes confrères en écriture ! Voyez toutefois la question suivante.

Quel est le livre qui vous semble avoir été le mieux adapté au cinéma ?
Forcément le plus mauvais. Je suis de ceux qui pensent (avec Jean Rouaud, pour ne citer que lui), que la littérature contemporaine n’a aucune vocation à pouvoir être portée à l’écran. Je fais même de cet axiome le fondement de mon esthétique : j’ai le désir (ou la prétention ?) d’écrire des livres inaptes à toute adaptation cinématographique ; ce qui revient à dire que leur intérêt (si jamais ils en ont un) se situe ailleurs que dans la narration (si jamais, d’ailleurs, ils racontent quelque chose).

Écrivez-vous à la machine, avec un ordinateur ou à la main ?
Je ne sais plus écrire à la main, j’ai désappris, je fais des pâtés dès que je m’y risque ; j’ai remisé depuis belle lurette la machine dans mes placards. Je « travaille » (écrire, est-ce travailler ?) presque exclusivement sur mon ordinateur portable, qui m’est au fil du temps devenu prothétique, que dis-je ! consubstantiel. Sur le plan de l’ergonomie : j’y ai à portée de phalange tous mon attirail d’écrivain (dictionnaires, usuels, documentation, tout cela en ligne…) ; je me vois mal m’en passer.

Écrivez-vous dans le silence ou en musique ?
Je suis une carmélite, mais de grâce, sans dialogue ! Pour parodier Cadou, « J'appareille tout seul et dans le silence absolu vers la face rayonnante de l’écriture ». Je suis incapable d’écrire dans le bruit ou dans le divertissement ; et la musique mérite, me semble-t-il, une écoute attentive, incompatible avec toute autre tâche.

Qui est votre premier lecteur ?
Généralement, mes éditeurs, ou les gens des revues.

Quelle est votre passion cachée ?
Cache-t-on rien, à mon âge, de ses passions ? J’avoue un faible pour certaines bouteilles ; et pour la musique contemporaine.

Qu'est-ce que vous n'avez jamais osé faire et que vous aimeriez faire ?
Composer un concerto ; quelque chose comme ceux de Dusapin. Ce n’est pas tant que je n’ose pas (j’ose tout – c’est, d’après Audiard, la marque de certains) : j’oserais si seulement je savais faire…

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14 mars 2009

Dentelle mexicaine

Il s’amuse, dans ces 15 nouvelles, de notre penchant commun, dont les conséquences oscillent entre le drame et le simple ridicule, à nous raconter des histoires, à nous faire des idées. Pour ce faire il s’attache à ces micro-événements, qui surviennent le plus souvent dans l’intimité, ou au moment où celle-ci s’apprête à se nouer, à ces moments d’incertitude, de mystère pourquoi pas, et de séduction (ou, aussi bien, de jalousie), qui n’attendent qu’une peau sensible pour produire les fantasmes qui guideront les personnages ; épisodes précaires pendant lesquels rien ou presque ne se passe en réalité, mais où tout pourrait advenir, qui font passer les cerveaux des personnages à l’état d’ébullition (par exemple dans les nouvelles « Le Tour du pâté de maison » ou « les Bulgares »). Enfin, n’exagérons rien, car si les personnages de Fabio Morabito ne peuvent s’empêcher de se faire des films, et de se faire piéger par le scénario qu’ils se sont imaginé, parfois à leur avantage, parfois non, leurs passions sont le plus souvent pacifiées, civilisées dirait l’autre, et s’ils se trompent ce n’est pas sans avoir au préalable soigneusement calculé les moyens d’arriver à leurs fins. Le problème est que celles-ci ne correspondent pas à leur désir profond et, finalement, tant mieux pour eux si leurs plans n’aboutissent pas, ils préfèrent comme ça, en fait, rester peinard, plutôt que poursuivre le mirage d’une ambition qui n’est qu’à peine la leur (cf. le jeu à multiples dupes dans « le tennis du vendredi »).

Des 1001 façons de ne pas savoir ce qu’on veut, ou de se planter dans l’idée qu’on se fait de l’état d’esprit d’un autre. Quelques figures. Un soldat athénien sorti avec Ulysse du monumental cheval de Troie ne veut même pas se battre, mais passe pour un héros. Son seul vœu est de faire du cheval, si bien conçu et sculpté, un nid douillet pour fonder une famille, mais il a toutes les peines du monde à réaliser ce projet pourtant clairement plus simple que jouer au grand guerrier. Un cadre de grande entreprise contant fleurette (essayant) à la fille de son patron, ou encore un type qui se croit beau et écrivain, ou un correcteur attaché à ses convictions et préjugés, en matière de style, rendues caduques par la faucheuse. Tous se trouvent d’une certaine façon pris au piège que leur tend Morabito, qui prend un malin plaisir à glisser ces imprévus minuscules qui feront s’écrouler l’édifice des croyances et aspirations.

Si on se régale de ces péripéties qui n’en sont presque pas, c’est le fait de la finesse du dessin que trace chaque histoire, qui s’insinue et se grave aisément dans notre esprit ; on se trouve ainsi plongé dans le détail du tourment de l’esprit du type tenté de jeter un œil par la petite porte qui sépare sa chambre d’hôtel de celle de sa voisine, puis dans celui d’un chevalier en armure sur le point d’en embrocher un autre. Le plaisir tient aussi à ce qu’on attend, le sourire aux lèvres, le dénouement chaque fois surprenant qui nous montrera, comme aux personnages, ce qui se trouve derrière le voile qu’ils se placent eux-mêmes devant les yeux, si l’on peut dire. De l’humour donc, mais surtout cet art de décrire précisément des liens d’apparence ténus, provisoires ou profonds, qui déterminent la puissance des effets des coups du sort (cf. « Les mots croisés » - l’histoire de deux sœurs qui n’ont plus d’autre lien, n’habitant plus sur le même hémisphère du globe, que les mots croisés que l’une envoie à l’autre, après les avoir remplis puis gommés – justement, tout tiendra aux signes que perçoit la sœur dans la façon donc les grilles sont crayonnées, ou non).

Les mots croisés, de Fabio Morabito, chez José Corti.



C’est notre façon de célébrer la littérature du Mexique que de parler de ses multiples facettes: du polar hallucinogène de Taibo II, au document à charge de Sergio Gonzales Rodrigues, au roman d’ampleur cosmique de Sada (heureusement Antonio ici et , Bartleby, Lazare sont là pour en parler, et Fausto bientôt ici-même). Mais nos camarades les plus pointus ont également parlé de Bellatin (Fausto, et Antonio deux fois), d’Urroz et de ses potes de la littérature Crack. Tous ces auteurs ou presque sont, avec Morabito, invités au Salon du livre.
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12 mars 2009

Blog, ô sphère…

Il va être beaucoup question des blogs littéraires, au Salon du Livre, ainsi que des rapports entre littérature et réseaux sociaux, sans compter bien sûr l'avenir du livre électronique. Pour preuve cette blog-cartographie publiée par l'hebdo Vendredi dans son supplément littéraire qui paraît le premier jour du Salon du Livre – en collaboration avec le MOTif, l'observatoire du livre et de l’écrit en Ile-de-France, organisme associé de la Région Ile-de-France.
A noter que les blogs littéraires ont également fait débat lors de la 23ème Fête du Livre de Bron, (deux longs débats lors de la journée professionnelle, débats pendant lesquels le post de François Monti sur les blogs littéraires a été abondamment commenté), ainsi qu'à Bruxelles, à l'occasion de la Foire du Livre. L'Hebdo Vendredi nous annonce le contenu suivant:


Les livres pour mieux comprendre le Net. Les psys, les intellectuels, les chercheurs, les journalistes,...tout le monde s'intéresse au Net, et beaucoup le font savoir en écrivant. Vendredi et Non Fiction proposent des notes de lecture sur quelques ouvrages "indispensables" pour mieux comprendre internet.

Livrosphère, ou dans quelle mesure le livre papier va-t-il se dissoudre dans l'internet? : les points de vue de plusieurs spécialistes sur le développement du livre numérique sous toutes ses formes en particulier Virginie Clayssen du site teXtes, Marin Dacos de blog.homo-numericus.com
Du blog au livre comment Eric Chevillard décrit son cheminement entre son blog et la publication de son livre Autofictif

Gageons que quelques internautes suivront ces débats et viendront en rendre compte, sur la toile ou, pourquoi pas, allez-soyons-fous, sur le papier.
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